Le Pin, le 13 9 45

Chère Camarade,

C’est toujours avec une égale joie que je reçois vos gentilles lettres et je vous assure que bien que je sois un peu paresseux pour écrire, j’éprouve un immense plaisir à continuer notre correspondance.

Nous voici à moins d’un mois du mariage de Lily, c’est incroyable comme le temps passe. Figurez-vous que le mariage risque d’être encore avancé d’une semaine et fixé au «quatre » : Monsieur le curé de Sainte Livrade pense être absent pour le 11, il accompagne le pèlerinage partant d’ici pour Lourdes et comme il tient absolument à être présent au mariage, nous devons avancer la date ou le pèlerinage n’aura pas lieu. Car il veut à tout prix célébrer un mariage jaciste (« quels honneurs”)

Chère camarade je vous avais peut-être parlé le 5 août de ce petit jeune homme qui l’an dernier avait tenté de s’enfuir par l’Espagne, avait été arrêté à la frontière et refoulé en Allemagne et dont les parents étaient sans nouvelles. Hélas, ce jeune héros ne devait jamais revoir les siens et il est mort d’une terrible maladie le jour même de ses 18 ans. Nous étions du même âge, tout jeunes nous étions d’ inséparables amis, mais hélas ses parents étaient païens ; mais par interception d’une brave personne il avait pu être baptisé. Ensuite mal guidé il avait grandi dans une atmosphère anticléricale, n’ayant que d’odieuses fréquentations. Si je vous en parle c’est pour le recommander à vos prières ; là-bas, loin de toute affection, il a atrocement souffert. S’il a pu être éclairé, il sera peut-être sauvé.

Sur votre lettre j’ai pu remarquer quel amour vous aviez pour la terre, je vous en félicite. Ah vraiment Yvette, combien ne sauront jamais goûter les douceurs que Dieu a voulu nous donner car ils n’ont su voir en dehors des plaisirs malsains, une tâche écrasante et interminable. Oui vous évoquez si bien ces splendides soirées d’été au calme surnaturel où après une journée de labeur, au milieu de magnifiques décors vous venez remercier le créateur et lui offrir vos peines, vos travaux.

Dimanche dernier j’ai assisté à une journée jaciste à Lafitte sur Lot. J’ai eu la joie de revoir des camarades de Grateloup et je vous assure que j’ai passé une bonne journée. Hélas trop peu de jeunes pour un aussi bel idéal.

Le 16 je pense aller à Grateloup revoir mon beau pays natal témoin de ma plus tendre enfance. J’aime à revoir dans ce même décor cette petite contrée qui a vu couler mes jeunes ans, où j’ai connu mes premières déceptions. Que de sujets de conversation quand je vous reverrai. Espérons que nous pourrons causer car je prédis pour le 11 un temps merveilleux, seulement sombre pendant la messe.

J’espère que vous avez bientôt achevé les vendanges. Ici c’est entièrement terminé. Le vin sera bon mais rare enfin toujours pour la consommation.

Je termine ‘car c’est tard’ en souhaitant à tout le monde bonne santé et bon courage

Union de prières,

Intimes amitiés jacistes

Amicalement

Charles

Excusez l’écriture je commence à cligner des yeux


Note :

Charles et sa famille quittent Grateloup pour s’installer à Sainte Livrade en 1944.

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