Vitailles, le 18 septembre 1945

Cher Camarade

Il paraît que les douches gratuites rafraîchissent les idées. En ayant reçu une bonne cet après-midi, tant que les idées sont toutes fraîches je veux faire un brin de causette avec vous. Tout d’abord je vous remercie beaucoup de votre jolie carte qui m’a fait une fois de plus venir rêver sur les bords de votre beau Lot. Mais attention, je lis dans tous les coins et je dois excuser l’écriture. L’écriture est toute excusée mais les yeux qui clignent doivent être dans le lit car vous avez besoin de repos après une dure journée de travail et vous avez besoin de santé pour tenir. Donc à l’heure du repos, au lit comme tout le monde. Moi ça ne presse pas. Vous avez le dimanche pour écrire. Gare à vous. Quoi que plus jeune que vous, je me permets de vous gronder un peu.

L’incident est clos, passons à autre chose. Oui nous voici à moins d’un mois du mariage de Lilly mais si ça continue ainsi nous allons en être à quelques jours sans nous en apercevoir. Le quatre n’est pas loin. Elle doit avoir du travail par-dessus la tête. S’il en est ainsi, Loulou dans son coin se la coule douce.

Je n’ai pas souvenance que vous m’ayez causée de ce jeune héros dans mes prières. Il ne sera pas oublié. Combien comme lui sont partis pour sauver la France et sont tombés dans les griffes allemandes et dans ces horribles camps ont trouvé la mort des martyrs comme du temps des premiers chrétiens. Nous aussi il y a à peine 15 jours nous avons appris la mort du seul fils d’un de nos grands amis pris dans une rafle un dimanche après-midi à Cahors avec 17 de ses camarades transférés dans un camp en Allemagne. Il est mort pendu par les pieds dans une fosse à aisance. Quelques uns de ses camarades qui ont eu le bonheur d’échapper à la mort l’ont ainsi raconté à la famille. Dans ces camps, il y avait des prêtres. Ainsi les propriétaires de chez nous sont des permissionnaires. Ils étaient sur la frontière et faisaient passer les jeunes gens en Espagne. Pris par la Gestapo, ils ont été transférés à Buchenwald puis à Dachau. ils ont fait un grand bien parmi les âmes de tant de païens. Un des pères qui a été déporté doit venir prêcher une mission à Pâques à Lauzun et à ce moment là je vous dirai comment était le champ d’apostolat.

Ici les vendanges sont à peu près finies. Hier j’étais encore chez une voisine, dernière journée. Dieu merci qu’est-ce qu’on n’entend pas comme vilaines choses. Comme L’Humanité est basse je vous dirai tout cela. On voudrait toujours être loin de tout et pourtant l’apostolat est au milieu de tous ces hommes qui ne voient pas loin

Je termine pour ce soir osant espérer que ma lettre trouvera toute la maisonnée en bonne santé.

Affectueux souvenir en union de prière toujours

Amitiés jacistes

Yvette Fontanille