Sainte Livrade, le 27 septembre 1945
Chère Camarade
En petit garçon bien sage, je devrais écouter les bons conseils, du moins lorsque ceux-ci viennent d’une personne sensée ; mais il parait que je ne suis pas sage, aussi je dois le montrer ; j’ai toujours le droit de me défendre lorsque que je suis grondé.
Maintenant je veux bien reconnaître que vous avez entièrement raison, ma place serait peut-être plutôt au lit après une longue journée de labeur qu’à griffonner sur le papier. Mais remarquez qu’il doit être sûrement aussi salutaire d’écrire à une amie que de s’entraîner pendant toute la nuit à swinguer car je peux vous dire que tous les jeudis nous avons fête à Ste Livrade, donc j’ai renoncé à accompagner des camarades pour reprendre la plume.
Il m’arrive très souvent que je n’aie pas une minute pour écrire le dimanche : je tâche d’aller à la messe le matin. Quelques fois j’ai des courses à faire et l’après-midi j’ai toujours réception à la maison, la plupart du temps ce sont de petits camarades voisins qui viennent se distraire sur les bords du Lot ; forcément je suis des leurs. Pour moi il m’arrive très facilement de résoudre la question « occuper mes loisirs» Et vous Yvette quoi de neuf dans votre petit pays ? Toujours cette silencieuse solitude au milieu de ce cadre aussi familier où dans la splendeur des soirs vous pouvez longuement méditer?
Vous me parliez sur votre missive des vendanges. Je peux remarquer que chez vous, bien que la région change, les gens sont les mêmes qu’ici et je veux bien supposer le vulgaire de leurs conversations. Pauvres innocents, pauvres idiots dirais-je. Il serait souvent inutile d’intervenir dans leur sottes causeries car loin de comprendre ils se contentent de railler un peu plus. À ce sujet, nous pourrons peut-être bien causer ensemble dans X jours.
Maintenant je peux à peu près connaître la date du mariage de Lily. Elle demeure fixée au jeudi 11 octobre. Malgré d’étonnantes coïncidences. Primo Monsieur le curé de Sainte Livrade est absent. Deuxièmement, Monsieur le curé de Grateloup célèbre ce jour là à la même heure le mariage de la plus intime camarade d’enfance de Lily. Par ce fait il est bloqué à Grateloup. Troisièmement j’ai eu beaucoup de peine à conserver le musicien, c’est un camarade d’école et il était très content de venir mais il a failli être convoqué pour jouer ce jour là à Grateloup. Quatrièmement le cuisinier de Villeneuve qui doit venir devra servir un autre mariage ce jour-là et enverra un remplaçant. Cinquièmement stop, stop, stop.
Croyez-vous qu’il ne faut pas d’invulnérables têtus pour conserver une pareille date ? Vu que l’on a pas compté avec les imprévus ? Et si ça continue on se rappellera avant qu’il n’ait eu lieu (laissez-moi rire).
J’ai vu les photos qui ont été tirées avant le départ de Lilly de Lauzun ; elles sont toutes magnifiques. Un peu plus nettes que celles prises le 5 août. Mon regard c’est attardé particulièrement sur une photo. Je n’aurais pas cru découvrir autant de charme ; vraiment vous êtes très bien avec Lilly en compagnie de sa majesté (le cheval).
Je vous quitte pour ce soir, non pas en osant espérer, mais en espérant que la santé est toujours excellente chez vous
Union de prières
Amitiés jacistes
Ch P
Post-scriptum : je n’arriverai certainement pas à coupler le macheron avec le porte-plume enfin il vaut mieux écrire mal mais labourer droit. Charlot.