Sainte Livrade le 14 octobre 1945

Chère camarade

Après ces quelques jours de fièvre, la maisonnée est entièrement rentrée dans son calme et il semblerait étrange de croire que dans ces coins si paisibles, il ait pu y avoir la moindre agitation. Vraiment Yvette je serais heureux de connaître les impressions que tu as pu rapporter de cette séparation nocturne vendredi soir. Moi je t’assure malgré un peu d’émotion, j’avais le cœur content. Lorsque je suis rentré, j’ai trouvé maman les larmes aux yeux. Tu as pu remarquer la longue étreinte de ces deux mamans qui ont sacrifié leur enfant pour qu’ils soient heureux mais qui ont ressenti cette même anxiété parce qu’elles ont vu qu’il partait souffrant « y aurait-il des sentiments plus beaux que l’amour d’une mère » ?

Samedi tu as pu reprendre le chemin du retour avec un temps magnifique et du soleil plein le cœur j’espère ; n’étais tu pas un peu fatiguée lorsque tu es arrivée à Vitailles ? Et pourtant tu as dû reprendre ton travail avec toujours cette même ardeur qui t’est si particulière. Mais attention Yvette, songe que si Dieu nous a donné un corps, nous devons parfois le ménager. Nous les hommes nous sommes robustes et la maladie souvent n’a que de légères prises. Nous avons des bras solides pour travailler et il serait stupide de croire que nos sœurs ou nos compagnes doivent pouvoir œuvrer comme nous. Dans ton adolescence, tu as subi de rudes secousses. D’un surmenage pendant la jeunesse, la santé s’en ressent pendant toute la vie et il n’existe plus de remède lorsque le mal a terrassé sa victime. « La santé n’est-elle pas une des plus grandes richesses et une des sources du bonheur » ? Combien, alors que le bonheur venait leur sourire, n’ont pu le saisir parce que là encore des imprudences ou des surmenages pendant leur jeunesse avaient atrophié leur santé et alors qu’ils auraient pu être heureux, le malheur les surprenait avec ses effroyables griffes. Excuse-moi si je me permets de te parler ainsi, mais n’es-tu pas une amie et je ne peux désirer autre chose que ton bonheur. Jadis plus que tout, tu avais une amie, à qui tu pouvais confier tes plus intimes secrets et lorsque tu avais le cœur gros ou quelque peu de lassitude tu lui exprimais ta pensée et tu étais soulagée. Maintenant le destin vous a séparés. Pour elle, une nouvelle existence vient s’ouvrir et je souhaite qu’elle trouve des amis comme elle avait pu en trouver à Lauzun. Heureusement pour toi Yvette qui est une bonne petite chrétienne, tu auras toujours le soutien de cette maman du ciel et dans tes peines elle sera toujours là pour t’encourager, pour te soutenir à tous les moments de la vie et je pourrais te redire comme disait Lamartine

Songe que la nature est là qui t’a invité qui t’aime

Plonge toi dans son sein quel temps affreux toujours

Quand tout change pour toi ta nature est la même

Ce même soleil se lève tous les jours.

Un télégramme nous apprenait hier qu’à Castillonnès la nouvelle famille Marche reprenait une solide santé : Loulou souffrait moins et tout prenait une nette amélioration « Pour époux ce n’était pas de chance »

Ici au Rn, Lucienne et Jean tiennent la chambre (pas de jaloux dans la famille) mais ce n’est pas grave et le travail a déjà repris normalement ; maman malgré ses craintes tient toujours bon ; de ce fait, je crois que d’ores et déjà le microbe est entièrement battu à moins que les invités ne nous les aient volés Quant à toi Yvette je souhaite que tu n’en aies gardé aucune bribe ce serait un mauvais souvenir, surtout si c’était un peu de ma faute, je n’en serais que plus vexé. Je ne sais pas si j’aurai un avion à ma disposition pour aller visiter Vitailles et quand je l’aurai j’attendrai ta permission pour atterrir. Le mois prochain je pense aller à Castillonnès en vélo. Peut-être qu’au retour je passerai vous voir à Lauzun si je suis assez courageux. Je te dirai ça ultérieurement En attendant reçois mon meilleur souvenir, inutile d’affirmer ma sincère affection, toujours union de prière Sur tes lettres tu peux dire entièrement libre, ma correspondance reste mon secret.

Amitiés jacistes

Un petit camarade

Ch Pontreau


La mère d’Yvette :

maie desissart