Vitailles 8 novembre 1945
Cher Camarade
C’est encore à la lueur d’une bougie qu’il me faut prendre la plume. Tu comprendras que c’est un peu exagéré. Pas de lumière à présent je vais rompre avec tout le monde pour ne pas m’esquinter les yeux. Hier soir écrire, ce soir recommencer. Non non ça ne peut pas durer. Je finirais par être obligée d’acheter des lunettes. Me mettre en frais pour faire plaisir, jamais de la vie. Je réponds à très peu de monde et encore. Lorsque je donne une réponse c’est avec un retard formidable donc je romps et quitte le pays pour en gagner un autre meilleur si mon rêve se réalise. Quelle grande grâce que Dieu m’accorderait. Oui j’ai dans l’idée de partir soeur blanche soigner les petits indigènes. Est-ce là ma vocation ? Il n’y a pas très longtemps que j’ai cette idée là et c’est à toi le premier que je le confie. Le mariage ne me dit absolument rien. Je trouve cette vocation trop banale. Je crois que tu n’es pas de mon avis. Moi je te dis ce que je pense.
Tu devais bien te demander si je n’étais pas morte. Non j’ai reçu ta lettre la veille de la Toussaint. Juste mes amis de Villeneuve étaient là. Ils sont restés jusqu’au dimanche. Nous sommes en grand travail. Mais tous les deux avec Yves nous avons labouré une semaille au tracteur. Les étoiles étaient levées qu’encore nous étions sur le champ. Semer ensuite herser c’est long. Nous sommes les premiers à avoir fini. Beaucoup n’ont pas encore commencé. Le terrain est assez sec ici surtout les fourrages. La semaine dernière j’ai reçu des nouvelles de la famille Marche de Toulouse. Cette semaine ils sont à Revel tous les deux.
Quelle chance de se promener ainsi. Les jours qui viennent de s’écouler ont été bien sombres pour nous puisque le 1er novembre jour de la Toussaint marque l’anniversaire de la mort de maman malgré les 16 ans qui nous séparent de cette date. Cette journée est toujours aussi dure pour nous et papa ne veut même plus saluer celle qui sera toujours notre mère. Ça fait bien mal au cœur. Enfin pourvu que Dieu l’éclaire avant de mourir. C’est tout ce que je lui demande. Bon puisque la lumière ne revient pas, je termine ma lettre, il est déjà tard. Reçois cher camarade mon affectueux souvenir
Amitiés jacistes
PS : tu peux répondre mais la réponse ne sera peut-être pas de suite car je suis débordée de travail pour quelques temps. Je n’ai pas trouvé ta charade, il vaut mieux que tu donnes la réponse. Tu pourrais m’occasionner une méningite. C’est grave