Le Pin, 7 décembre 1945
Chère amie
Vraiment le soleil voudra nous inonder de ses chauds rayons pour venir rajeunir les restes de cette année, et malgré l’habituelle rigueur de décembre il saura nous procurer de splendides journées ; le bon Dieu semble vouloir récompenser ses enfants d’avoir consenti à cesser de se haïr et de se tuer, mais hélas leur orgueil leur empêchera de regarder le ciel.
Pour une fin d’année quel beau temps! Aussi vois-tu pour venir t’écrire ce soir j’ai conservé un reflet de cette splendeur céleste et comme tu remarques du fait j’ai beaucoup de choses à te dire : j’ai vu sur ta dernière lettre que tu n’avais guère de loisirs et avec ça la chance ne te favorise pas. C’est sûrement tous les crimes que tu as faits qui te portent malheur « Pauvre Yvette » je sais que les rhumatismes ne sont guère agréables. Il y a deux ou trois ans j’en ai souffert au genou pendant quelques temps, après un traitement assez énergique le mal c’est entièrement dissipé. Je souhaite que pour toi il en soit de même, il serait malheureux qu’à ton âge tu sois gênée par des rhumatismes. Passons.
Figure toi depuis hier je suis soldat un jour par semaine. “Préparation militaire” tous les mercredis. Exercices. Tirs. Marches. Sports toute la journée « pas mal » les Bleus. À 8 h rassemblement sous la halle de Sainte Livrade des classes 44, 45 et 46 si possible en tenue sportive, short et chemisette puis direction terrain des sports pour le décrassage physique. Hier soir nous nous sommes fait inscrire, nous sommes une cinquantaine dans le canton, nous aurons une solde de six francs par jour d’exercice et la journée sera remboursée au prix de 39 Fr avec ça on n’est pas fauchés. Ça n’a pas l’air d’épater mon père, il me préférerait à la maison. Pourtant la formation pré-militaire est obligatoire et ainsi pendant 18 mois, et ensuite il ne faudra pas oublier d’endosser le costume pour 15 mois à la caserne.
Oh ! tu sais je t’assure que j’en connais un qui ne se fera pas de soucis. J’ai déjà quelques camarades de la 46, tous de vrais démons. Nous pourrons rire tout en tâchant d’être sages. Sur mes prochaines lettres, je te donnerai mes impressions. Maintenant laissons les Bleus tranquilles qu’ils aient le temps de blanchir.
Cette semaine j’ai appris que deux camarades d’école Mlle Aline Cabalé et Madeleine Lacombe étaient élèves pour trois mois à la maison familiale de Lauzun, si tu avais l’occasion de les voir, tu pourrais leur transmettre les amitiés de la famille Pontreau, mais au moins ne te dérange pas pour ça.
Dimanche dernier nous avions fête à Sainte Livrade bal des pompiers ; forcément j’ai bien voulu honorer les pompiers par ma présence, d’ailleurs quand on entend un air de valse à moins d’une lieue comment veux-tu qu’un sac à cordes puisse rester en place, il en serait bien rongé par les fourmis. Mais le soir j’ai préféré aller voir une des plus belles créations de films français. « Premier de cordée » bien que le film n’égale pas la lecture, ses vues de pleine montagne, il est très passionnant.
Tout à l’heure j’ai parlé de bals, d’ici peu je te ferai voir peut-être en un naïf poème que bien que j’aime à pirouetter l’atmosphère du bal me répugne. Oh ! Un bal de noces, un bal dans une petite bourgade où tous les danseurs se connaissent n’est peut-être pas aussi malsain que certains le pensent, si ce n’est que le sport bien que les sexes soient un peu mélangés il n’y a pas tant de mal, mais si nous voulons pénétrer ce grand bal de cent cinquante couples et même plus dont certaines personnes très peu désirables chercheront à propager le mal. J’ai vu des jeunes filles qui pourtant paraissaient très bien se laisser entraîner et même faire le mal avec un individu qui avait su les charmer et à qui elles s’étaient données sans même le connaître, et ça par la faute du bal. Combien d’autres fascinées par les beaux yeux d’un charlatan se laissent griser par ses baisers et si même elles lui déclarent un amour vraiment sincère, elles verront sombrer quelques heures plus tard en remarquant que leur chéri a déjà fait d’autres conquêtes ; vois-tu elles sont jalouses et en elles naît un cafard qu’elles ne peuvent dissimuler, oui Yvette tu ne peux croire avec quelle proportion gagne le mal dans cette atmosphère d’égoïsme et de passion sensuelle, surtout quand il y a la troupe comme chez nous. Quel travail faudrait-il opérer devant une telle décadence ? Si il n’existe pas un brusque revirement nous courons sûrement vers un autre cataclysme, n’est-ce pas chère amie ; je connais déjà la réponse, mais nous risquons d’être trop faibles.
Vendredi je pars pour passer deux journées de formation jaciste à Latané. Je pense y rencontrer des camarades de Grateloup. Tu vois j’ai vraiment de la chance de pouvoir ainsi disposer de loisirs mais au Pin le travail est en avance, la taille des pruniers s’accélère et bien qu’il va falloir supprimer un jour par semaine, le père est assez clément et accorde. L’autre jour nous avons eu une petite algarade avec les propriétaires mais je te promets que même qu’ils sont vieux nous allons te les dresser, sans brusquerie ni injures ; Monsieur était en colère parce qu’il n’avait pas assisté au marché d’un veau, « Ce n’est pas la question des comptes mais c’est le principe » s’exclamait-il. Comme c’était moi qui avait été le voir je n’ai pas répondu et je suis parti. J’étais à peine sous le hangar que j’entends Madame « tu comprends bien ils ont vendu le veau, ils n’ont qu’à te dire le poids et le prix qu’ils veulent et puis.… » : J’y suis revenu accompagné de mon père et je t’assure qu’il y avait de l’écho au Pin ; la femme dame a drôlement regretté sa phrase, mais depuis ils sont gentils et nous ne leur gardons pas rancune. Je termine car je constate que j’ai un peu bavardé. Je te souhaite à toi chère amie une prompte guérison de ton rhumatisme, reçois toujours la certitude de ma sincère amitié.
Union continuelle de Prières
Affectueux souvenir « des guirlandes de Queyssel »
Tu peux garder les brochures que je t’ai envoyées. Je te les donne, fais les couvrir.


