Vitailles 10 décembre 1945

Cher ami

La poste marche. B. Silva chante « petite fleur de misère » . Elle est belle cette chanteuse. De Gaulle vient de parler, moi dans ma chambre près d’un bon feu, je viens faire un brin de causette. J’ai une foule de choses à te dire. Je suis heureuse ce soir tu sais pourquoi. Voilà depuis hier s’est ouvert une mission à Lauzun prêchée par les pères Bencotres propriétaires de Vitailles. Il y en a un qui connaît bien mes parents. Lorsque je l’ai dit hier à papa, il a été tout heureux, et hier soir il est allé les voir avec ma tante. Les pères les ont amenés à la prédication. ils sont très heureux et ce soir ma tante m’a dit : « vous viendrez le soir pour aller à la mission » …. […]

Nous avons déjà parlé de vous tous. Qu’attend Lucienne pour venir les rejoindre ?

Tu sais l’expression de sac à cordes n’est pas exagérée, je ne t’ai jamais vu une minute en place. Heureusement que chez toi il n’y a pas de porte sans quoi tout le monde serait atteint du mal de mer. Je ne veux pas dire que tu fasses mal d’aller au bal car je crois que tu as reçu une formation nécessaire pour toujours suivre la route qui monte. Mais si je te voyais pirouetter ainsi devant moi tous les jours, j’aurais les nerfs à fleur de peau. ça n’irait pas toujours droit. Je ne serais pas toujours gracieuse, je te le dis.

Comme tu as de la chance de pouvoir aller aux journées de formation. Pour moi grand-mère ne veut pas que je fasse de longues sorties à bicyclette l’hiver. Je suis obligée de dire qu’elle a raison car seulement pour aller et revenir de Lauzun, cinq kilomètres en arrivant, je suis obligée de m’arrêter un moment pour arriver à reprendre la respiration normale. On dirait un asthmatique, c’est le rhume qui me fait ça.

Merci de tes brochures. J’avais déjà lu « vers l’amour vrai ». L’autre n’est pas mal, un peu exagéré du côté féminin, car aux dires de la brochure, il faut tout passer au sexe fort. Moi je suis d’avis qu’il faut se forger un caractère pas trop insupportable. Aussi je connais une jeune fille qui a des crises de larmes et de rires sans savoir presque pourquoi et je t’assure c’est difficile de vivre avec elle. Je ne te souhaite pas une femme ainsi sans quoi tu en verras des vertes et des pas mûres.

Vous pouvez dire que vous avez de drôles de propriétaires, vous êtes de bonnes poires. Pourquoi aussi n’êtes vous pas fermiers, au moins vous auriez la paix. Et en ce moment, vous avez toutes les lois pour vous, d’après les nouveaux statuts du fermage et métayage.

Je te quitte pour ce soir. Ne t’en fais pas pour mes jambes, je combats le mal par le mal.

Reçois cher ami mon affectueux souvenir

En union de prières toujours

Yvette Fontanille


 

bal autrefois
Bal champêtre

Venez déchiffrer l’original de la lettre ici :