Le Pin, 4.1.1946
Chère amie
1946 vient de naître par une splendide journée printanière. Cette nouvelle année débutant par d’aussi beaux jours cacherait-elle sous ces magnifiques décors l’hypocrisie de nos temps incertains ? L’avenir nous l’apprendra, mais déjà le retour de la carte de pain n’épate pas tout le monde. Pourtant il faut être optimiste, espérons que ça ira mieux.
Voici une huitaine que j’ai reçu ta lettre, ainsi tu pourrais croire que je renonce à reprendre la plume. O ! non je trouverais toujours un instant de loisir pour t’écrire.
J’ai pu constater qu’à Vitailles les occupations ne manquent pas, mais je suis content que tu aies pu assister aux prédications de la mission, et j’aurais vraiment été heureux de pouvoir moi-même écouter les paroles de ces missionnaires; je me rappelle très bien de la dernière mission où j’ai eu la joie d’assister, elle avait lieu au mois de mars en 1936 au début de mon dixième printemps et bien qu’encore jeune, mon souvenir est demeuré ineffaçable mais à cet âge, je n’entrevoyais pas les choses de la même façon qu’aujourd’hui. L’évaluation n’en est que très normale.
Au fait, tu prétendais sur ta dernière lettre qu’il t’était difficile de répondre à mes suggestions car je ne pouvais « voir » sous le même jour que toi et tu me demandais franchement ma façon de penser. Il est évident que le sujet soulevé est vraiment délicat, nous avons une différence de psychologie. Par lettre il m’est très difficile de t’expliquer, mon vocabulaire est trop réduit et combien je voudrais te parler de vive voix pour que nos idées puissent donner libre cours à leurs réactions et puis les suggestions ont le temps de rancir avant d’être résolues.
Pourtant Chère amie je suis sûr bien que je connaisse peu ta famille qu’un jour ton Papa reconnaîtra l’énorme erreur dans laquelle il sombre et verra à nouveau briller l’étoile divine qui l’éclairait jadis. Es tu bien certaine Yvette qu’il est entièrement indifférent au suprême Créateur ? Crois-tu qu’un homme peut détourner ses opinions, étouffer ses souvenirs ? Qu’en changeant de vie on peut changer ses idées ? Non. On peut paraître indifférent, mais au fond de l’âme de longues méditations se prolongent, le respect humain interdit d’abord à l’être mais il est bientôt démoli.
J’avais pensé au bonheur que tu aurais eu de voir ta famille faire l’honneur au Petit Jésus à la sainte table. Hélas, pas encore. N’aie crainte, du bon travail est fait.
Je ne sais si tu admettras mes idées, mais je t’assure qu’une discussion par lettre est vraiment trop longue, on ne voit pas toujours pareil. En tous cas, je ne sais toujours pas quand nous pourrons causer ensemble. Peut-être avant la fin de l’année…
J’espère que pour le premier de l’an tu as passé une bonne journée, moi l’après-midi j’ai achevé de vendre des calendriers jacistes et le soir avec des camarades nous sommes allés au bal. J’avais presque perdu le pas depuis un mois que j’étais resté sage.
A la maison tout va bien, la maladie est entièrement expulsée depuis le mariage de Lily. Je souhaite de tout coeur une bonne santé aux braves gens de Vitailles.
J’ai également constaté qu’il t’est parfois difficile de répondre aussitôt, mais voyons, pourquoi t’excuser on écrit quand on peut; bien que j’aime parcourir tes missives je les attends venir, va. Et puis, si ça t’ennuie de répondre on laisse courir; j’aime trop ma liberté pour contraindre les autres.
Sois toujours assurée de ma plus sincère et intime amitié, si tu veux je t’embrasse pour le jour de l’an.
Unions de prières
Pontreau
Merci pour ton amical reproche pour l’irrégularité de mes lettres et le swing de mes adresses. J’essaierai de faire mieux mieux il ne faut pas qu’il fasse froid.