Le Pin, 27.1.1946
Chère amie
Je serais sûrement bien embarrassé de donner un titre au journal que je t’envoie; mais il faut sans doute que j’aie d’innombrables nouvelles à t’annoncer et que la crise du papier soit révolue, pour employer un tel format.
Quand je songe qu’à seize ou dix-sept ans, j’écrivais à peine quelques courtes lettres très espacées, je suis très étonné de me voir si souvent manier la plume. Vois-tu, dans le temps, j’aurais pu conserver une fréquente correspondance avec des amis que j’avais pu apprécier et qui au loin étaient partis. Je recevais des lettres magnifiques et de sages conseils; mais paresseux pour répondre, je l’ai laissée sombrer.
Aujourd’hui dimanche. Voici en deux mots l’emploi de ma journée : jusqu’à neuf heures après le soin de bêtes, j’ai fait un brin de toilettes. Puis j’ai assisté à la messe à Sainte Livrade à 10 h 1/2. J’ai pu particulièrement apprécier le prône de Monsieur de Curé qui nous a donné les raisons de l’effroyable décadence française; les chrétiens ont trahi leur idéal et osent renier Dieu, a-t-il déclaré. Quand on songe qu’avant la grande guerre, 5% seulement des paysans, qui sont l’ossature du pays, ne faisaient pas leur Pâques annuel et que maintenant sur 19 millions de paysans, 11 millions sont païens. Pauvre France, triste réalité.
Après-midi comme divertissement, je suis redescendu en ville et j’ai retrouvé mes camarades au danscing; et justement ce soir, je suis rentré assez tard pour souper, je suis resté plus d’une heure, alors que la nuit descendait en tête à tête avec un ami.
Ce cher camarade que j’apprécie, vu surtout que nous sommes du même âge, était tout à fait démoralisé; bien que ne partageant pas mes opinions spirituelles, c’est un jeune homme très sérieux; depuis quelques temps, il connaissait une petite jeune fille et il l’aimait à la folie; au bal, elle seule existait et il ne tarda pas à lui déclarer son amour; bien qu’elle accueillit indifféremment cette déclaration, elle restait sectaire, et ne dévoilait pas ses sentiments. Et voici que ce soir, comme il l’accompagnait et essayait de lui arracher ses pensées à son égard, elle lui demanda de cesser ses questions et ses entrevues, elle ne désirait pas fréquenter et le priait de ne plus chercher à la rencontrer, ce serait sans but. Je t’assure que le pauvre garçon a drôlement été déçu, il en pleurait presque ce soir, heureusement je suis là et de mon mieux, je lui apporte mes méditations en lui faisant remarquer combien ces actions ont été irréfléchies;
Connaissant seulement ses sentiments
Combien de jeunes en de folles espérances
Ont crû trouver un coeur au soleil d’un beau jour
Mais quelles sont alors leurs déceptions immenses
Quand ils se retrouvent seuls, victimes de l’amour
Au fait, avant longtemps, je pourrais te parler de fiançailles et peut-être de mariage (pas de moi sans doute) place aux aînées; les beaux frères sont parfois gentils – sans commentaires-
Merci pour tes intentions de prières, pour mon apostolat; avec l’amitié que je possède de notre brave aumônier, ça marchera va; mieux encore : la jeunesse de Pinel Hauterive vient demander mon aide pour l’organisation d’un concert à Pinel; tout ça c’est du boulot et je dois souvent prolonger mes entrevues en veillée, enfin avec de la bonne volonté.
Dimanche prochain, je vais à Villeneuve à une journée de formation jaciste au pensionnat Saint Joseph. Je tâcherais à mon retour de ne pas ramener un bon rhume, vue que j’en ai craché un, par ce temps froid la semaine dernière et j’en suis rassasié.
J’espère qu’à Vitailles la neige soit entièrement fondue car ici quelques trainées blanches, ça et là, en laissent encore un vague souvenir.
Adieu Chère amie
intimes amitiés
Affectueux souvenirs
Union de prières
Charles
PS : je suis vraiment navré de constater les pâtés de ma lettre. Ce papier à lettre est de la camelote. Mille excuses.
Très bien pour la réponse il est évident que les caractères diffèrent énormément surtout en ce qui concerne l’amour; mais la majorité opte pour le proverbe.
Et maintenant comment peut-on connaître les sentiments d’une jeune fille lorsque celle-ci ne les laisse pas paraître ? Un conseil pour mon camarade.
Le renard subtil
La question est assez ardue pour donner une réponse exacte, c’est assez difficile. Les caractères des filles sont si différents les uns des autres. Vu le mardi 29 janvier 1946. Yvette
Le dimanche 27 j’ai assisté à la messe anniversaire de Jean Védrine mort pour la France à Serres Montguillard.
Yvette Fontanille
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