Le Pin 18 février 1946
Chère amie
Je crois que cette fois tu ne seras pas étonnée d’avoir aussitôt de mes nouvelles et tu dois sûrement penser que je me désintéresse de notre correspondance; voici une huitaine que j’ai reçu ta lettre et depuis j’ai dû remettre deux ou trois fois pour t’écrire.
J’espère que tu m’excuseras ce retard, d’autant plus que j’ai plus de nouvelles à t’apprendre. D’abord merci de tes gentils renseignements sur l’indéfinissable féminin, pour le caractère je vais essayer de le deviner moi-même par l’écriture; figure toi j’ai trouvé il y a quelques temps un livre d’un certain docteur qui donnait tous les procédés employés dans la magie hindoue pour certaines guérisons et dans ce livre également en une trentaine de leçons écrites à la plume, il expliquait la façon de lire les caractères dans les traits de l’écriture. D’ici peu, je pourrai connaitre entièrement ton caractère par ton écriture et je te transmettrai ce que j’aurai deviné. Tu verras ça.
Mardi soir à St Etienne nous avions veillée d’amitié jaciste qui comme les précédentes fut très bien dirigée. Oh tu sais aux veillées tous les jeunes s’intéressent surtout aux cartes. Ils sont tous d’enragés beloteurs; mais à la partie sérieuse, je t’assure qu’ils commencent à animer le cercle d’études de leurs suggestions, vu surtout que le questionnaire sur l’amour et le mariage les occupe.
Hier matin, sur le terrain de tirs nous avions exercice; tous les jeunes de la formation prémilitaire y étaient convoqués. Tu parles, nous les bleus de la 46 qui n’avions guère touché de fusils de guerre nous étions un peu intimidés, mais nous y avons quand même déployé toute notre adresse.
Et moi qui n’ai tiré que quelques fois au fusil de chasse, je m’étonne d’être aussi bon tireur puisqu’au résultat, je sors 2eme sur 35. Toutes les balles dans la cible à deux cent mètres. Je récolte seize points, un de moins que le premier, tandis que notre capitaine n’en marquait que onze. Ça promet pour des bleus.
Sur ma dernière lettre, je parlais des fiancés et voici que déjà j’entends causer de mariage; avril, portant ses beaux sourires printaniers verra-t-il dans ses splendides décors de fleurs et de verdure, commencer pour deux cœurs une nouvelle vie ? Ne trouves-tu pas que les événements se précipitent au Pin ?
Il est évident à mon point de vue que le coup de foudre a dû être formidable. Depuis quelque temps, les entrevue de « René » à la maison sont assez fréquentes. Il habite entre Ste Livrade et Villeneuve avec ses parents; il possède une jolie propriété en plaine; c’est un brave garçon chrétien; depuis son veuvage il a dû trouver pénible et triste son foyer éteint, hélas combien peut être indispensable une épouse, une mère ? Et voici qu’il va se reconstruire sur les bribes de ce bonheur disparu. Maman l’estime beaucoup à la maison, vu surtout que nous connaissions son oncle à Grateloup.
Je souhaite que pour eux le Bon Dieu leur accorde toutes les grâces nécessaires, je suis sûr que ma soeur saura lui offrir, en cette nouvelle vie qui doit la placer épouse et éducatrice ses peines, ses sacrifices; avant de quitter ce sujet, je te félicite de cette comparaison que tu lui donnes. « cette violette cachée qui un jour recherchée est enfin découverte ». Très bien, je la retiendrai cette comparaison.
Dimanche, avec deux ou trois camarades que j’ai réussi à décider nous tâcherons d’assister à une journée de formation jaciste à Villeneuve. Je suis sûr qu’ils en seront entièrement satisfaits; d’ailleurs ces études sur l’amour sont toujours très intéressantes.
Je termine en te souhaitant toujours une bonne santé ainsi qu’aux tiens.
Affectueux souvenirs et union de prières
Bien amicalement
Charles
PS : Je te conseillerai de ne jamais parier ta tête à couper, mais entre nous, je ferais bien le sacrifice de prendre une femme si on devait te couper la tête. Et puis les vieux garçons ce sont des nuisibles. (quel ironique ce garçon)