Vitailles, 17 mars 1946
Cher ami
Encore un dimanche à la maison. Bientôt j’aimerais sortir un peu mais aujourd’hui il fait trop froid. Puisque je n’ai pas grand chose à faire, je vais te faire des reproches. Tu apprendras que mettre un timbre en travers sur une enveloppe c’est se fiche de la personne à laquelle on écrit. Je ne savais pas du tout que tu étais un singe alors tu sais les singes vivent dans les forêts vierges de l’Afrique mieux qu’en France.
Il me semble te voir en veillée. Un diable déchaîné n’est pas moins terrible.
Je crois qu’après Pâques les mariages ne manqueront pas. J’ai plusieurs camarades qui se marient fin avril. Elles sont vraiment plus emballées que moi. Quelle folie ?
Tu sais je ne prendrais pas de méningite pour deviner ton caractère tellement défectueux puisque toi même tu le dis. Qu’est ce que ce doit être ? Pas à toucher avec des pincettes.
Moi je n’aime pas employer les adjectifs possessifs « mon », « ton », « ta »… mais je ne vois pas d’inconvénient à ce que tu les emploies.
Tu ne sais pas. Moi je suis malade et le paternel et la belle mère sont partis se promener à Paris. Ils n’ont pas daigné venir me voir, même quand j’étais couchée aussi. Tu sais, l’affection que j’ai pour eux est bien réduite.
Une autre nouvelle. Je crois que cette fois on va vendre le troupeau de moutons. Quelle chance. J’aime mieux traire les bretonnes que garder les moutons.
Quel poète que tu me fais. Ils sont un peu tous fous tu sais.
Si tu es vaniteux moi je suis drôlement moqueuse. Je ne me gène avec personne encore moins avec ceux que je connais.
Tiens j’en ai assez d’écrire. Tu comprends que si tu écrivais aussi petit que moi, tout rentrerait dans une page. C’est encore avantageux d’avoir une grosse écriture. Cela fait paraître un gros travail alors qu’il est tout petit.
En espérant que ma lettre te trouve un peu moins singe
Reçois cher ami mon affectueux souvenir
En union de prières
Yvette