Le Pin, le 28 mars 1946
Cher amie
Que dois-tu penser d’un aussi long silence ? Certainement tu as dû croire que ta lettre m’avait drôlement offusqué pour que je n’aie point daigné répondre de suite; il est évident que cette dernière m’a un peu étonnée, j’ignore si tu étais de mauvaise humeur ce soir là, mais en revanche qu’est ce que j’ai reçu sur le râble, heureusement je savais de quelle part cela me parvenait et j’aurais été bien sot d’être susceptible; et puis les reproches ne peuvent atteindre que les coupables tandis que ceux que tu m’attribues ils ne sont pas tous vrais.
Tu as cru apercevoir quelques uns de mes défauts alors que tu ignores mon caractère et ce n’est pas par lettre que tu l’apprendras car une plume inscrit toujours suivant le gré des doigts et de la volonté qui la commande.
En voila un garçon vaniteux qui n’accepte même pas les reproches, vas-tu penser. Pour une fois, tu auras peut-être raison mais je serais sans doute le plus parfait des hommes si je me contentais de ce défaut. Heureusement pour me consoler je retrouve suffisamment de camarades semblables même dans le sexe féminin……
Dimanche dernier j’étais à Ste Colombe de Villeneuve, nous étions invités à un repas de famille chez une cousine (celle qui est ratée sur la photo du mariage de Lilly). Elle se remarie le 25 avril – coïncidence- mais auparavant elle a voulu rassembler toute la famille de son pauvre mari mort au champ d’honneur en 1940. Avant de rebâtir un nouveau foyer elle est venue par la pensée, dans ce cercle familial, retrouver le cher disparu, et elle tient à ce ce que comme jadis, demeure toujours entre nous, la même intimité vu surtout que le petit garçon sera là pour resserrer les liens.
En revenant le soir j’ai cassé ma bicyclette en deux, mais alors tu sais le cadre partagé. Je ne sais pas comment je n’ai pas eu de mal, mais maintenant je suis en panne de vélo pour un moment, vraiment pas de chance. De ce fait, je ne sais quand j’irai à Lauzun, heureusement qu’il y a un sursis à l’incorporation de la 46, après Pacques les jours sont plus longs et plus beaux pour une ballade.
Le fiancé de Louisette est souvent à la maison, il vient deux ou trois soirs par semaine et ses entrevues se prolongent jusqu’à trois ou quatre heure du matin; ils doivent en avoir des choses à se raconter, je me demande si je pourrais rester pendant toute la nuit, en tête à tête avec une promise; il est vrai que chez les amoureux le temps s’envole.
Je termine
Toujours affectueux souvenirs
Intimes amitiés et unions de prières
Charles
PS : tu as trouvé que tu écrivais petit et de cette façon beaucoup plus que moi. « minute papillon » pour quelle raison mes lettres comptent-elles plus de mots que les tiennes, sur la dernière 340 mots alors que celle-ci dépasse les 500.
Bébé s’amuse