Vitailles 24 mai 1946
Cher ami
Que penses tu de moi ? Que je te laisse tomber ? non. Mais les jours sont tellement longs, le travail ne manque pas comme au Pin sans doute. Ainsi le soir je suis contente de me coucher. Ce soir je suis une peu plus courageuse tu vois.
Tu sais je t’avais dit que j’allais t’apprendre une grande nouvelle. La voila. Lors de la séance récréative, un certain jeune homme beau frère d’une de mes camarades m’a remarquée et ensuite par l’intermédiaire de sa belle sœur, j’ai fait sa connaissance. Mais avant toute fréquentation, j’ai voulu que mes parents le connaissent. Et après, on m’a laissé libre de faire comme je voudrais. Et j’ai réfléchi, bien prié maman de m’éclairer et l’esprit saint m’a éclairé. Je comprends que nous ne sommes pas l’un pour l’autre. Aussi sans attendre je l’ai écrit à ma camarade. On a bien raison de dire que l’amour ne s’achète pas. Il était très bien physiquement, bien moralement, mais pour vivre avec quelqu’un toute un vie, il faut l’aimer.
Quand j’ai pensé à Lily que je ne pourrais plus la voir, aller à Castillonnès quand je voudrai. Et toutes tes lettres qu’en faire ? Je n’avais pas le courage de les brûler, de renoncer à tout cela. Aussi j’ai préféré ne pas m’engager avec ce jeune homme qui d’ailleurs n’était pas aussi simple que j’aurais voulu. Alors stop ? Qu’en penses-tu ? Réponds franchement.
Quand je vais dire cela à Lilly, elle va bien rire mais je ne te cache pas que j’étais bien ennuyée. Tu as sans doute aussi prié pour moi. Enfin c’est passé. Dieu merci. Je n’aurais jamais cru être dans des situations pareilles.
J’espère que ta maman est rétablie, que toute la maison est en parfaite santé. Les élections dernières n’ont-elles pas été trop terribles à Sainte Livrade ?
Il y a longtemps que je n’ai pas de nouvelle de Lily et Loulou. Depuis Pâques.
Je termine ma lettre le coeur léger, débarrassé de ce fardeau.
Garde pour toi cette lettre. J’ai confiance en toi.
Reçois cher ami mon affectueux souvenir.
Toujours uni dans la prière jaciste.