Le Pin, 23 juin 1946

Bien chère Amie

J’aurais bien voulu t’écrire plus tôt mais maintenant les journées sont tellement bien remplies que lorsqu’arrive le soir, les idées se sont évaporées et le cerveau trop las ne s’efforce plus de les regrouper.

Et voici que cette dernière semaine a vu disparaître les bribes de notre vingtième printemps qui pour nous aussi aura sombré dans les abîmes des temps et seuls les immuables souvenirs pourront les faire revivre dans l’ombre de nos lendemains; tu pourrais croire à m’entendre parler ainsi que c’est avec un brin de langueur que je remarque cette fuite éperdue de nos jours et que je regrette ce temps qui me parait si court; oh surement non, sans aspirer à devenir vite un homme mûr, je laisse s’effacer cette insouciance juvénile des temps vécus pour promener mes regards vers l’avenir; bien qu’à vingt ans un jeune homme est bien gosse pour orienter la barque de sa vie, c’est un devoir pour lui d’essayer d’éclairer les nuages qui flottent dans son cerveau et en découvrant sa vocation, toujours face au destin tracer son idéal.

Serait-ce des projets que je t’exposerais ? Non, je n’en ai point à concevoir, demain je serai appelé pour remplir mon devoir de Français et ces quelques mois de nouvelle vie peuvent peut-être métamorphoser mes points de vue, bien que sur des points je ne transigerai pas; je garderai toujours cette foi spirituelle qui à l’heure du mal viendra arrêter mes mauvais pas en me gardant dans le chemin de la vertu; je sais que plus que maintenant parmi des camarades pervers, j’aurais à lutter, je sais où se trouve la force et parce que je veux je serai fort et puis cette petite insigne qui orne ma boutonnière ne sera-t-elle pas toujours mon étoile du matin ? Il est un autre point que je ne trahirai pas car là demeure la magnificence de ma vocation paysanne : à part d’extraordinaires inattendus je suis et je veux rester ce terrien qui à aucun instant ne songera à quitter sa terre car malgré les mauvais temps, les terre ne trompera jamais celui qui veut se donner à elle et la travailler; serais je assez lâche pour l’abandonner ? N’ai-je pas entendu dans la sérénité de ses soirs, le silence de ses nuits, ce murmure de vie qui a coulé dans l’âme de nos ancêtres et qui par nous, dans le coeur de nos fils retrouvera de robustes et fidèles paysans ?

Mais maintenant il existe un autre point qui risque de devenir le point suprême; mais là encore c’est insouciamment que j’y aventure mes pensées; pourtant à vingt ans il existe trop de jeunes qui n’y pensent pas assez (peut-être d’autres qui y pensent trop). Nous retrouvons toujours le problème de l’amour, sur cette question ce sera aux sentiments de résoudre.

Pour ma part je te dirais franchement que j’ai trouvé dans ce problème des instants de méditation; à part le sacerdoce il n’y a que le mariage, (vieux garçon n’est ni un métier ni une vocation). Aussi vrai que sans amour il n’y a pas de mariage, et pour se marier il faut être deux qui s’aiment vraiment.

Aussi je comprends qu’une jeune fille comme toi réfléchisse bien avant de décider la route que l’on veut prendre (la réflexion est mère de la sûreté) sur ce point j’aurais encore des leçons à recevoir de toi.

Aujourd’hui nous avons la fête votive d’un faubourg de Ste Livrade, je pense y descendre tout à l’heure, il y a un dancing et pas mal d’attractions. Au pays il n’y a que de belles fêtes; pour le quinze août par exemple, il y a une fête nautique magnifique sur la plage et le soir feux d’artifice sur l’eau, il faudra venir voir ça; je t’en reparlerai plus tard mais Yves aussi sera des nôtres.

Je termine. Bien le bonjour à tout le monde de Vitailles sans oublier la Grand-mère et le Grand-père Désissard ainsi que la tante.

Intimes amitiés et affectueux souvenir

Charles