Vitailles le 26 juin 1946
Cher Charles
Il vient de s’en falloir de quelques secondes que je ne passe de vie à trépas. J’étais en train de passer le râteau avec le poulain, ayant terminé je remontais vers la barrière quand une chaîne casse. Le cheval s’emballe et au trot par la prairie je t’assure qu’il y allait. Personne dans la prairie, j’ai réussi à l’arrêter. Je descendais pour finir de la dételer. Il y avait à peine 20 secondes que j’étais par terre qu’il s’emballe de nouveau mais alors il a accroché un peuplier. Le râteau est dans un assez triste état mais ni le poulain ni moi n’avons de mal. C’est un véritable miracle. Je me demande comment j’ai pu arrêter un poulain de trais avec le brancard qui lui tapait la patte. Vraiment cette fois mon ange gardien a dû y faire plus que moi car ce n’est pas ma force qui aurait retenu un cheval.
Comme à Vitailles, au Pin les journées sont longues et surchargées de travail, les foins, la vigne. L’été semble nous amener le beau temps.
Hier soir nous avons fait un magnifique feu de St Jean. Il y avait des petits voisins. On n’a pas pleuré je te le dis. Nous avons remis la séance à St Pierre. C’est dommage que nous soyons si loin les uns des autres car plus on est plus on s’amuse.
Passons à ta lettre. C’est un véritable journal et un journal très sérieux. Tu dis qu’à vingt ans on est bien gosse. Peut-être mais déjà tu dois songer à organiser ta vie. Tu vas partir mais au retour tu auras le droit même le devoir de fonder un foyer si ta vocation est le mariage.
Crois-tu que c’est ton appel sous les drapeaux qui doit t’empêcher de faire des projets ? Je ne crois pas que l’on bâtisse vite et solide.
Je termine car il y a un moment que tout le monde est couché. Les nuits sont un peu courtes. Le mouton ne s’ennuie pas, il reste bien avec ses brebis.
Tu transmettras un grand merci à tes parents du bon accueil que nous avons reçu lors de notre visite. Nous avons crevé au retour à St Colomb mais il y avait la roue de secours aussi nous n’avons pas été bien retardé.
Reçois cher ami mon affectueux souvenir.
Amitiés jacistes
PS : puisque je te suis bien chère, tu peux m’être très cher. Mais le marché noir est interdit.
Je suis fauchée, je n’ai plus de papier à lettre. Heureusement j’ai encore une enveloppe