Le Pin 30 juin 1946

Bien chère Amie

Tu me fais rire lorsque tu m’apprends qu’il s’en est manqué de peu que tu ne changes de royaume; vraiment tu as bien peur de mourir; je veux tout de même bien croire que lorsque la chaîne a cassé, tu as dû vite être tirée de tes méditations, même si tu pensais à ton futur foyer et pour lors tu as dû réciter l’acte de contrition, du moins si tu ne criais pas trop; pardonne moi d’être aussi moqueur, je sais que les blagues de la sorte ne sont pas très intéressantes et je te félicite pour ton sang froid. J’en connais qui se seraient surement évanouies.

Ici au Pin, nous avons terminé la fenaison. La récolte est plus satisfaisante que l’an dernier; demain nous allons moissonner l’orge à la lieuse et nous pensons attaquer les blés vers mercredi, ils ont entièrement revêtus leurs robes blondes et commencent à courber l’épis; encore pour cette année la soudure est assurée et la récolte sera abondante; à tous ces semeurs qui , il y a neuf mois, confiaient le grain à la terre nourricière, le Bon Dieu n’aura pas déçu leurs espérances.

Mercredi dernier, j’ai entièrement clôturé ma vingtième année; on a vingt ans un jour, disent certains. Pour ma part, maintenant que j’y suis je vais m’accrocher et je tâcherai de m’y tenir ‘j’aurais bien toujours vingt ans’ et si un jour mes cheveux blanchissent, bien que je n’en aurai plus l’allure, j’essaierai de rester toujours jeune de coeur et d’esprit, -du moins si je ne suis pas trop grincheux et si ma femme n’est trop insupportable.

Parlons maintenant sérieusement. Tu me disais sur ta dernière lettre que ce ne devait pas être mon prochain départ qui pouvait m’empêcher de faire des projets. On ne bâtit pas vite et solide; tu as entièrement raison, mais crois-tu qu’un jeune homme qui rêve de fonder un foyer vraiment chrétien, sans faire de projets ne puisse déjà, façonner ce ciment qui plus tard sellera son union avec cette compagne de vie que Dieu lui destine; vois-tu il y a tant de façons de préparer le bonheur et la force d’un véritable amour; avant d’envisager le mariage il faut lutter contre soi-même, arriver à acquérir une forte volonté et la maîtrise de ses instincts en se supprimant quelques plaisirs, en s’imposant de petits sacrifices; il faut essayer de devenir tous les jours meilleur, de mieux comprendre notre mère, nos sœurs, nos camarades; tout cela c’est bâtir son foyer, ce sera plus tard un moyen de rendre son épouse heureuse en la comprenant, en remplissant toujours plus parfaitement son rôle d’époux, de chef de famille et éloigner ainsi ces rugosités de caractère qui grignotant le bonheur du foyer et puis… quelle joie ! Lorsqu’à cette amie qu’il aime et qui partagera ses sentiments, il pourra lui dire en lui donnant son coeur au soir de ses fiançailles; Oh ! Amie, c’est pour toi que je me suis gardé, c’est parce que je t’aimais avant de te connaître que j’ai grandi dans le bien et c’est en pensant à toi que j’ai résisté au mal. Il y aurait-il une meilleure conception de l’amour ?

Vois-tu chère Amie, dans mes méditations, dans ma prière jaciste, en promenant mes pensées vers cette future compagne, je sens un suprême bonheur m’imprégner tout entier; oui vraiment elle partagera mon idéal, ensemble nous irons sur le chemin de la vie, même si les obstacles sont nombreux, unis par un même amour que fortifiera la grâce divine que nous demanderons par nos communs sacrifices, nous monterons vers la grandeur, comme l’alouette.

Je viens de te tracer tout à fait sincèrement ces sentiments que j’éprouve et je te dirais que si je ne croyais découvrir cet idéal dans l’âme de ma future, la vocation du mariage me serait indifférente.

J’ai rencontré ces dernières années des jeunes filles au coeur sincère qui me témoignaient leur affection. Elles auraient pu être pour moi des amies de mon coeur mais leur idéal était trop restreint et je ne pouvais aimer. A quoi me servirait de bâtir un foyer si pour conserver l’union je ne pouvais plu me donner entièrement à ma foi et si mes enfants n’étaient que des tièdes ?

Vraiment l’amour chrétien est trop grand. Demain notre pays déchristianisé, il faudra des apôtres. Aussi unissant nos idéaux, nous redonnerons à notre chère France ces lumières d’espoir qui malgré la tempête ne se sont pas éteintes.

Je termine ma lettre car je n’aurai plus rien à dire sur la prochaine et pour une fois je me suis dégourdi le poignet.

Bien le bonjour à tout le monde chez toi.

Toujours chère Yvette mon affectueux souvenir et ma sincère affection.

Union de prières

Charles

PS : dis donc petite moqueuse, il est tout normal que tu me sois plus chère cette année que l’an dernier. Les timbres ne valaient alors que quarante sous; mais je crains que si nos expressions intimes continuent de progresser nous en arrivions aux « étoiles »

Maintenant l’eau du Lot est tout à fait bonne et je t’assure que je profite de la saison pour me baigner. Tu ne pourrais croire avec quel bien être on en revient. Surtout après ces journées de travail où la poussière et la sueur te dérangent énormément; et puis ça délasse l’esprit et repose le corps.