Vitailles 17 juillet 1946

Cher Charles,

Bravo cher ami. Républicain jusque dans le papier à lettres, jusqu’aux trois lettres de l’insigne jaciste. C’est du républicain où je ne m’y connais pas !

Ici depuis lundi, les moissons battent leurs pleins. Ce matin nous avons commencé de rentrer l’avoine mais la pluie nous a arrêté à midi. Il nous reste encore à moissonner de l’avoine de printemps.

Vous étiez en avance sur nous de dix jours. Les battages ne commenceront que fin de la semaine prochaine et encore tout le monde n’aura pas fini de rentrer les gerbes. Beaucoup de paille en général et s’il y a de la paille il y aura bien du grain. Il faudrait qu’il y ait du changement vis à vis de l’an dernier. S’il n’y a pas trop de foin on donnera la paille avec des betteraves et des rutabagas.

Il y a dimanche huit jours j’étais chez une grande amie de la maison familiale. Nous sommes comme deux sœurs. Elle comme moi n’a plus sa mère depuis l’âge de trois ans. Son père est remarié et cette belle-mère n’était pas du tout du même milieu qu’elle. Elle en souffre beaucoup.

Mais un rayon de soleil était venu éclairer le ciel gris de sa vie.

Elle était fiancée officieusement à un jeune homme qui paraissait bien à tout point de vue puisque chef des scouts à Miramont. Il devait partir avec le premier contingent de la 46 et avant son départ ils devaient se fiancer officiellement.

Un beau jour, il lui arrive en lui disant qu’il ne l’aimait plus, que tout était fini. Tu penses la surprise de la jeune fille. Aussi maintenant elle est drôlement refroidie. La pauvre depuis deux ans que les fréquentations duraient. Rends toi compte de la surprise.

Elle me disait « maintenant je n’ai plus confiance aux jeunes gens car après les magnifiques lettres d’amour qu’il écrivait, son grand dynamisme scout derrière toutes ses qualités de chrétien, il y avait une autre conscience qui ne pensait pas ce qu’il disait. »

Aussi maintenant, je n’en trouverais pas comme je voudrais. Je préfère me retirer du monde, me donner toute entière à une oeuvre » me disait-elle.

Qu’en penses-tu ? Pour lui donner une réponse, c’est assez difficile.

Qu’en penses-tu du président de la section JAC à Lauzun ? Il n’a pas peur de s’afficher celui-là.

Ici la gauche est très très calme surtout depuis le rassemblement de Feugarolle. C’est amusant de les entendre causer. Ils sont plats comme des morues.

Je t’assure que face à l’insigne jaciste, ils trouvent de la résistance. Quand on entreprend quelque chose, rien ne nous arrête. Je te raconterai toutes les misères qu’il y a pour organiser cette cérémonie de Miramont.

Ce soir je suis décidée à écrire mais il faut que je pense qu’il y a encore des gerbes dans les champs, que demain il n’est pas dimanche. Donc stop !

Reçois cher Charles mon affectueux souvenir

Un union de prière

Yvette