Vitailles, 23 juillet 1946

Cher Charles

J’en ai pour un bon moment avant d’avoir tout vu.

Il est vraiment bien écrit cet article. Ceux qui ne font pas grève, tout le monde l’a trouvé très bien.

Combien mangent ce pain qui coûte tant de sueur aux paysans de tous les coins de France sans se soucier un instant d’où il vient et comment est-il venu.

Pour moi nous savons d’où il vient ce pain. Nous sommes d’autant plus fiers de notre métier de paysan car notre Seigneur Jésus-Christ au soir de la cène a pris de pain et le vin pour instituer le grand sacrement d’amour.

Elles sont très bien ces photos seulement tu comprends c’est tentant de vous voir en barque. Quelle chance d’avoir l’eau aussi près de nous. Le Drop est à deux kilomètres et c’est pire que la mare aux canards plein de roseaux. C’est un sacrifice de plus pour nous ! Vous ne vous en faîtes pas. Saint Pierre tiendra compte de tout. D’ailleurs ce sera normal.

Cette fois, te voilà recensé. Bientôt tu seras bleu comme on dit. Pas avant octobre, je ne crois pas.

Tu as choisi comme bon t’a semblé. J’espère pour toi que tu ne seras pas trop mal. Il y fait froid parait-il. Si tu n’es pas frileux, ça va.

Pourquoi ces points de suspension, ce et puis, crois-le deviner c’est pour les permissions. On vous connait bien à tous. Sur les lettres, il y a à peine un mois qu’ils sont partis que la conversation tombe sur la permission comme les qui vont à l’école. Je le sais va. Lorsque je partais en pension le coeur un peu gros, c’était les vacances les plus proches qui me redonnaient le sourire. Je crois q’à vingt ans c’est pareil. Quand mon cousin était aux chantiers, il ne parlait que de permissions dans ses lettres.

Tu peux dire elle est bien moqueuse mais je te dis ce que je pense. Moi je suis franche.

Il faut que je m’arrête sans quoi je n’aurais plus rien à te dire la prochaine fois.

Papa dépique jeudi après-midi. Noces samedi. Ils ont peur de ne pouvoir finir dans la journée. Rends toi compte un peu de ma force et de mes capacités dans le métier. J’ai fait toutes les charrettes de gerbes avec le commis. Grand-père et Yves font les gerbiers.

Je suis comme le roseau. Je plie mais ne rompt pas. Encore il nous reste de l’avoine de printemps à faucher. Demain c’est notre travail si nous ne faisons pas grève. Le soleil non plus. Les bras sont bruns. Les mains rugueuses c’est comme ça que ça va.

Adieu cher Charles. Reçois mon affectueux souvenir.

En union de prière

Yvette

Je suis sans nouvelle de Toulouse depuis plus d’un mois. Je crois que M et Madame y sont allés pour le 14 juillet. J’espère qu’ils ne sont pas morts.