Le Pin, 28 août 1946
Chère Yvette
Dans cette immense et froide plaine déserte un ours blanc suivait un ours brun puis il était suivi par d’autres ours gris…… et comme dit le vieux proverbe les jours de même, se suivent mais ne se ressemblent pas. Si lundi je paraissais un peu gandin au milieu de vous tous, depuis je suis redevenu le petit paysan aux mains terreuses et transplanté au milieu de mes sillons, je ne vois les instants de dimanche qu’en agréables souvenirs dont les bribes toujours vivantes en ma mémoire viennent bercer mes méditations.
Comme tu peux remarquer si dimanche après midi j’étais indécis pour m’envoler vers Castillonnès je ne regrette rien de mon voyage tant chez les (beaux) parents de Lyly que chez les braves gens de Vitailles et je te dirais même que c’est de chez toi que j’emporte les plus vifs sujets de mes méditations……… J’ai retrouvé là-bas au milieu de vous tous ce magnifique idéal paysan qui animent tous vos labeurs; je suis sûr qu’avec Yves nous serons vite de véritables amis; d’ailleurs il nous est si simple de nous comprendre et le grand-père je le connais assez pour pouvoir l’apprécier, j’ai découvert en lui cette âme paysanne que les temps les déceptions et les durs labeurs n’ont pas en vain ébranlé; lorsqu’avec lui je contemplais la ferme j’ai remarqué quel amour il avait pour son travail et son terroir; Vitailles qui a été pour lui le berceau de sa vie restera toujours sa petite patrie et je comprends ses paroles lorsqu’il me disait : « les enfants feront ce qu’ils voudront mais s’ils quittent Vitailles, ils auront tort ». Oh chère Yvette, tu ne pourras crois combien j’admire cet idéal paysan, cette confiance immortelle en la terre qui malgré sa continuelle ingratitude façonnera toujours de fidèles paysans. Vous tous fils de paysans qui avez conservé dans vos regards, malgré les peines de votre vie qui ont blanchi vos cheveux cette flamme que vous ont légué vos pères, vos espoirs ne seront pas déçus, demain vos descendants suivront vos pas et cette même étoile illuminera le destin de leur vie et nous serons dignes de vous.
Je termine car il est tard, quand tu recevras ma lettre, tu seras en pleine effervescence pour confectionner les gâteaux pour la fête; je te souhaite bon travail et de la joie pour dimanche. Je regrette d’être si loin (il y aura bien quelques valses atomiques (éééh ! op !Boum Bikini)
Au revoir chère Yvette, bien le bonjour là-bas sans oublier la tante que je n’ai pas pu saluer à mon départ.
Affectueux souvenirs et union de prières (et prompte guérison pour le pied malade)
Charles
PS : la graine de colza sera samedi à Castillonnès du moins dimanche. (tu sais Yvette, si j’ai bonne mémoire mes souvenirs sont vagues. J’aimerais avoir une photo de toi. Si c’est impossible, pour raviver ma souvenance, je devrais revenir souvent te voir. Ch.