Le Pin, 1er octobre 1946,
Chère Yvette,
Et voici que dans son décor automnal le grand mois des semailles vient de naître, déjà les arbres se revêtent de leurs habits roux ou jaunes et les feuilles éparses commencent à tourbillonner dans leur monotone chute ; Partout la vie semble s’éteindre et la terre parait s’endormir sous ses dernières récoltes desséchées brûlées par un long été acide, et la campagne semble mollement s’abandonner aux futures rigueurs de l’hiver.
Heureusement que les apparences sont parfois trompeuses, demain sitôt que la pluie bienfaisante et tant attendue aura détrempé cette croûte stérile, tous ces jeunes gars au cœur ouvert et aux larges sourires viendront avec leur intarissable vaillance creuser ces longs sillons noirs et confier avec cette immortelle foi en leur glèbe, ces grains de blés qui lèveront serrés et raviveront ce grand espoir de vie dans nos âmes terriennes. Oui Yvette, encore cette année puisque mon départ est retardé, je jetterai cette moisson future aux sillons, d’un vol frémissant je verrai s’éparpiller et rebondir sur les mottes ces grains dorés et je sentirai dans mon cœur cette immense joie et cette fierté qu’éprouvent tous ces fidèles paysans qui liés à leur terroir sauront toujours offrir leur travail et remercier le divin Maître qui toujours féconde leur offrande ;
Puis comme l’hirondelle je m’envolerai vers de lointains et mystérieux horizons emportant dans mon cœur le suave parfum de cette terre fraîchement retournée et mes pensées alors voleront vers toi, qui verra croître et verdir ces champs de blés avec ces mêmes sentiments qui ont toujours unis nos espérances.
Tu sais Yvette, je parle de départ, mais j’ignore si il aura lieu un jour, heureusement que j’ai ta consolation de songer que plus il sera retardé et plus notre service sera abrégé et j’ai un petit espoir d’être là l’an prochain pour récolter le fruit de mes semailles ; « tout petit tu sais » car il ne faudrait pas qu’au lieu de cela nous ne ramassions les pruneaux qu’ils échangent en Grèce. Je ne veux pas être pessimiste mais il se prépare une salade qui risque d’être plus que russe, enfin espérons que nous n’en arriverons pas là, d’ailleurs la bombe atomique n’est pas complètement à point.
Tu seras peut-être étonnée de ne voir aucune réponse à ta dernière missive ; de tous ces sujets c’est de vive voix que je t’en parlerai et je t’expliquerai les moindres détails tu verras, il y a du passionnant et du dramatique. Je serai tout à fait franc ; en attendant je résume tous mes sentiments éprouvés à la lecture de ta lettre en ce symbole : « Merci, ma chère petite Etoile ». Je serais heureux que tu me donnes une date ou je pourrais te retrouver pour un après-midi de dimanche à Lauzun ; maintenant que mon vélo est chaussé de neuf ; Ce n’est pas formidable pour un jeune homme.
Politiquement les élections de dimanche ne m’ont pas surpris si les SFIO sont chaudement vêtus pour l’hiver, nos chers marxistes ne tiennent pas encore les rennes du gouvernement et les députés communistes pourront avoir quatre bulletins de vote chacun, pour que « bébé Cadum », soit élu président du gouvernement.
Maintenant je plains les pauvres imbéciles d’électeurs qui ont voté pour les radicaux pour vivre le beau temps d’avant-guerre, ils ont la mémoire courte pour déjà oublier les ruines qu’ont déchaîné les horreurs de six années de guerre. Pour ces Messieurs de l’opposition, il est facile de critiquer.
Je termine mon commentaire politique en t’assurant qu’il n’y a pas de quoi s’alarmer ; car si les communistes ne tiennent pas toutes les promesses à la prochaine confrontation populaire ils risquent de recevoir un sérieux coup de balai.
Malheureusement il y en a pour cinq ans à moins que ……… ?