Vitailles, le 4 octobre 1946
Cher Charles
Aujourd’hui à Vitailles, la journée a été bien remplie par tout le monde. Tant par la joyeuse bande de vendangeurs que par la malheureuse cuisinière qu’est Yvette. Faut pas le demander, je trouve que la cuisinière gère bien en plus du boulot à la maison. J’avais répétition du cœur de chant pour le mariage de la soliste du cœur et place pas très enviable, Yvette prend sa place pour la première. Je me demande comment je vais m’en sortir. Je tâche toujours de faire de mon mieux. J’ai du temps devant moi car le mariage n’est que le 16 octobre.
Passons à autre chose. Demain Yves va passer une première médicale classe 48. Jean sans doute est aussi contraint à cette visite. Tous les jours autrement, il dépique les fines graines. Il est content. Le matin de bonne heure je vais lui porter le pétrole avec la voiture. Cela me permet d’explorer un nouveau coin de France et je constate comme tu me dis que la terre semble s’endormir. Un grand silence enveloppe la campagne dépouillée de presque toutes ses récoltes.
On ne voit plus les paysans dans les champs et il n’y a plus l’animosité de mai juin ou juillet où de bonne heure le moissonneur était à sa tâche. La terre semble recueillie en signe de remerciement vers le Maître de toutes les récoltes. Ah si tous nous savions nous incliner seulement quelques instants chaque jour pour dire simplement merci Créateur pour tout ce que vous nous donnez chaque jour, combien serait plus douce la vie dans une grande fraternité. Hélas ! la lumière luit dans les ténèbres comme dit évangile et les ténèbres ne la voient pas !
Tu me demandes de te fixer une date pour venir faire un tour à Lauzun. Dimanche je vais chez mes petites cousines passer l’après-midi. Il ne faut pas perdre son temps sur du bon terrain. Il faut faire de l’apostolat, s’oublier un peu pour les autres et surtout pour la cause du Christ. Chaque fois que j’ouvre mon missel je retrouve la phrase qui m’a le plus frappée sur les mêmes pensées du premier président jaciste mort pour la France. N’ayons pas peur d’accumuler des sacrifices. Plus ils coûtent, plus ils ont de la valeur et Dieu s’en servira alors comme Il voudra et pour qui Il voudra.
Le dimanche suivant est le 19 si tu n’es pas trop fatigué, tu n’auras qu’à pousser jusqu’à Lauzun. Tu viendras le matin et tu n’auras qu’à repartir le lundi matin. Maintenant, fais à ton gré, c’est toi qui vois ce que tu dois faire. Mais préviens-moi assez tôt !
Je te quitte pour ce soir car c’est ma plume qui flemme, elle ne veut plus écrire, pourtant l’encre ne lui manque pas.
Reçois cher Charles mon affectueux souvenir
En union de prières
Yvette
Que deviennent Lily et Loulou ? Heureusement Lily m’avait prévenue qu’elle n’écrirait pas souvent. C’est réel, pas une lettre depuis un mois. Excuse l’écriture je constate que je n’écris pas très lisiblement.