Le Pin, 27 octobre 1946
Chère Yvette
Avec la saison, les semailles et l’approche de mon futur départ, je t’assure que le travail ne chôme pas au Pin et que mes loisirs se distancent, aussi j’ai recours au dimanche pour reprendre le fil de notre correspondance. Pourtant tu peux croire que j’aurais certainement beaucoup de choses à te raconter tous les jours, mais lorsqu’arrive le soir, bien que durant la journée, j’aie pu méditer ce que je pourrais t’écrire, mon esprit est tout las et ne peut arriver à dissiper le sommeil qui appesantit mes paumières, et mes doigts maladroits refusent de jouer avec le porte-plume. Et puis là, sur la table, le réveil monté à bloc, est tout prêt à secouer de son tintamarre les laboureurs endormis, car il faut qu’au petit jour, les quatre paires soient prêtes à attaquer sur la plaine.
Heureusement que la besogne se remarque et que déjà des morceaux bruns se propagent sur la propriété ; en ces trois derniers jours, j’ai semé presque sept sacs de grains dont quatre de blé ; à cette allure, dans une huitaine les semailles devraient se tirer mais il y a encore du boulot.
Je parle toujours de moi mais je ne doute pas que cette fièvre des semailles n’ait contaminé jusqu’à Vitailles et je vois d’ici cette effervescence qui doit faire bouillir le personnel de chez toi. Et lorsque le vent pousse au Nord (ce qui est rare ces jours-ci), il me semble presque entendre vrombrir le tracteur.
Oh ! Yvette, si ce soir je ne m’attarde pas en quelques longues phrases à te décrire cette joie du semeur qui sent dans un élan régulier s’échapper de ses mains ces petits grains de blé que demain le Bon Dieu fera germer et multiplier en lourds épis, soit certaine que pour moi elle n’en est que plus imprégnante et sincère.
Encore quelques jours, puis je prendrai mon essor, le début de notre incorporation est fixé au 18 novembre ; dans un mois d’ici, je connaîtrai peut-être un peu mieux cette première entrée en caserne et sûrement d’inoubliables passages viendront s’encastrer dans ma mémoire et fortifier le répertoire de mes contes.
Oh ! tu sais Yvette si il m’arrive de compter les jours qui me séparent de ma fugue, je suis certain qu’il est d’autres jours qui me paraîtront interminables lorsque j’attendrai la perm ou « la classe » . En attendant, on verra ce qu’on verra ; bleusailles !
A Sainte Livrade, nous pensons organiser un de ces dimanches une fête des conscrits, avec messe pour les partants le matin et prolonger l’agréable ambiance jusque dans la salle des fêtes le soir ; la date n’est pas encore entièrement fixée ; mais je t’avertirai assez tôt car j’espère que tu seras parmi nous ce jour là avec Yves qui m’a promis de venir.
Je pense avoir le bonheur de pouvoir te causer encore une fois avant mon départ…
Chère Yvette, tu es toujours pour moi cette petite alouette insaisissable et libre qui monte dans l’azur. Avant tes vingt ans je ne saurai contraindre cette liberté mais un jour viendra où il faudra choisir, bien qu’il soit des décisions qui sont pénibles à prendre, pour toujours tu devras orienter la barque de tes lendemains ici bas……
Oui Petite Amie plus franchement et plus ouvertement sera notre prochain entretien ; Aie confiance en moi, même si ce que tu me diras pouvait me faire de la peine, n’est-ce pas toi qui m’a appris à supporter les sacrifices. Je termine car il est tard et je constate que j’écris affreusement.
Toujours unis dans la prière. Reçois Bien Yvette mes meilleures pensées. Affectueux souvenir. Bonne fête et journée de Toussaint
Ton petit ami, Charles.