Vitailles, 1er novembre 1946,
Cher Charles,
A l’heure ou je t’écris toutes les cloches viennent de nous annoncer la fête des morts de demain.
Aujourd’hui c’était fête pour tous, car je crois que croyants et incroyants sont allés rendre une visite à leurs défunts.
Pour nous comme tu sais c’est une journée très sombre, puisqu’elle est l’anniversaire de la mort de maman. Ah ! si tu savais le trésor que tu possèdes en ayant ta mère tu aurais à te demander si vraiment tu en étais digne. Oui je t‘assure que tous ceux qui ont une mère ont une grande richesse et pourtant beaucoup ne comprennent pas.
Je ne veux pas dire par là que nous sommes malheureux comme les pierres. Nous avons l’affection de nos parents. Mais l’affection maternelle nous ne l’avons jamais connue pourtant elle est bien naturelle. Jamais de nos lèvres est parti ce mot de maman. Il est pour nous presque inconnu. Combien de fois on pense le cœur gros si maman était là nous aurions un foyer et le nôtre.
Dieu a cueilli la fleur à peine éclose. Que Sa volonté soit faite et non la nôtre. S’il y a lieu de parler de sacrifices je crois que ce vide en provoque et qui coûtent parfois. Mais on est chrétiens et avant tout on prend sa croix et on essaye de côtoyer le Christ sur le chemin du Calvaire. Que serait une vie sans sacrifice nous serions alors bien indignes de vouloir une place à côté des élus.
Passons à autre chose. Dans notre cour tout le monde est à l’œuvre pour les semailles. Avant-hier au soir il nous est arrivé une drôle d’histoire. Nous avions perdu dans un sillon la manivelle pour lancer le tracteur. Nous étions frais avec les charrues à vache. Ils ont cherché un moment. Enfin ils l’ont retrouvée. Je t’assure que nous n’étions pas fiers. Demain nous allons nous remettre à l’ouvrage tandis que le temps est beau mais il ne fait toujours chaud le matin.
Tu nous invites pour aller à Sainte Livrade. Pour ma part je suis dans l’impossibilité de répondre à ton invitation à cause du temps trop froid pour faire du vélo. Munie d’un rhume, qui dans ma gorge fait la loi et de mon nez est le roi. En plus je n’ai qu’une jambe qui marche. L’autre est encore démolie comme l’an dernier. C’est sans doute une habitude annuelle qui la prend.
Quant à Yves tu n’auras qu’à lui passer un mot mais à partir de dimanche 3 novembre préparation pré militaire. Je ne sais pas si c’est tous les dimanches. Sur sa feuille, il y a : « apporte pelle ou pioche » Il a dit qu’il dirait que chez lui on employait que la motoculture et que de ces instruments on n’en possédait pas chez lui.
Je termine car tu demanderais si je ne devenais pas journaliste.
Non pas encore pour l’instant j’aime trop mes champs.
Dans le temps peut-être.
Reçois cher Charles mon affectueux souvenir.
Yvette.