Le Pin, 13 Novembre 1946
Chère Yvette
Je crois que cette fois Brumaire est bien là avec son brouillard dense et froid qui enveloppe toute la campagne, avec ses matinées ornées de gelée blanche, avec sa bise de nord-est qui en cingle déjà les oreilles ; partout les signes précurseurs de l’hiver. Ici nous hâtons les derniers labours d’automne dans les terres qui seront employées au printemps ; depuis quelques jours les semailles sont terminées et déjà les premiers blés semés présentent dans cette terre brune leurs petits germes verdis venant par leur régularité flatter le coup de main du semeur ; vraiment cette année les semailles ont été parfaitement réussies et si le temps veut continuer de sourire peut-être que l’espoir des moissonneurs ne saurait être vain ; mais toujours à la grâce de Dieu.
Chère petite amie, lorsque dimanche j’ai vu le temps froid persister j’ai compris qu’il vous serait impossible d’entreprendre le voyage vers Sainte Livrade, c’était avec un petit brin de langueur que je pensais que je ne pourrais te revoir mais j’aurais vraiment été peiné que pour moi tu commettes une imprudence dont tu aurais à souffrir après. Dimanche 17 je pense être encore là, bien que chaque jour qui s’écoule me rapproche de mon départ ; donc s’il ne fait pas trop froid et s’il vous est possible, c’est avec beaucoup de joie que nous nous reverrons ; comme il est convenu, venez dans l’après midi du samedi.
Dimanche dernier comme je t’avais dit été la journée des conscrits 46. Ce fut sûrement pour moi une belle journée car elle fut magnifiquement réussie, dans les heures récréatives que ces instants où, recueillis au pied de l’autel de notre première communion nous demandions au Divin Maître les grâces nécessaires pour que demain dans un élan de fraternité nous fassions revivre cette âme d’amour et de charité de notre chère patrie, Oh ! Yvette j’aurais voulu que tu entendes ce prône de monsieur l’archiprêtre qui prêcha entièrement pour nous, pendant une demi-heure il nous tint pendu à ses lèvres et malgré nous, nous sentions nos yeux se mouiller. Nous étions dix huit conscrits, douze étaient à la messe et quatre malgré l’heure tardive nous approchâmes de la table sainte. Malgré ses cheveux blancs notre curé ne se rappelait avoir vu un pareil geste de la part de jeunes futurs militaires. « d’autres classes suivront votre exemple, nous dit-il et dans vingt ans vous serez fiers d’en avoir été les promoteurs ». Quelle joie pour moi. Oh ! Yvette car de tous mes camarades ‘46’ je suis le seul jaciste.
Je te raconterai peut-être plus longuement si j’ai le plaisir de te voir bientôt, je ne sais quand je partirai mais peut être que je ne tarderai pas à recevoir ma feuille de route.
Merci Bien Chère Yvette de ta franchise malgré le brouillard un rayon de soleil est venu refléter jusqu’au fond de mon cœur. Désormais j’aurai la certitude que le petit cœur de celle que j’aimais palpiterait pour moi et viendrait ajouter au bonheur d’aimer, celui de se sentir aimé