Le Pin 21 novembre 1946
Ma Chère Petite Yvette
Nous voici au soir d’une de ces splendides journées, si rares en ce mois de novembre qui viennent apporter sur les berceaux des petits grains de blé, cette douceur et cette tiédeur d’un soleil printanier et déjà tout heureux de cette caresse, ceux-ci dressent vers le firmament leurs frêles tiges verdoyantes.
Quelques retardataires profitant du relais des mauvais jours de l’arrière saison hâtent les dernières semailles.
Au Pin, armés de sécateurs, nous avons lancé la grande offensive vers les pruniers, car la taille est considérée comme le travail le plus long et le plus délicat de tous les travaux de la ferme. Je t’assure que si cette année la récolte de la prune a dépassé les cent mille francs, pour le travail qu’on y a apporté, il n’y a pas d’exagération.
Aussi tu sais; avant mon départ on s’y met un bon coup. Aujourd’hui nous avons obtenu un record. Dans la journée nous avons taillé vingt pruniers et ce soir il y avait déjà quelques instants que le soleil était couché lorsque j’achevais le dernier de la rangée; Papa et Jean étaient déjà partis et comme je terminais, tout imprégné de ce suave parfum des champs en ce doux crépuscule automnal, une étonnante coïncidence d’échos vint éveiller en moi tous mes sentiments.
Il était environ 6 heure ‘légales’. Et voila que là sur le petit village de Hauterive, la voix grave de l’angélus, planait dans la sérénité de ce soir et venait rappeler à chacun la soupe fumante du repas du soir et pour les petits cœurs spirituels cette bénédiction divine pour cette journée vécue et tous les petits bonheurs accordés. Et mes pensées plus profondes volaient vers toi petite Yvette. Et je restais pensif et voila que tout à coup, presque en même temps, alors que l’angélus égrenait encore ses notes vibrantes, la sirène de Casseneuil annonçait aux ouvriers la fin de leur journée de travail dans un hurlement guttural. Et là bas, vers les rives du Lot, en aval de chez nous, le clairon de son accent vif et sonore criait à tous les bleus « la soupe ». Oh! Chère Yvette, tu ne pourrais croire quel état étrange trouble ces trois voix si différentes apportaient dans mes méditations. Oh! angélus du soir, doux comme un regard maternel, bel écho de ce Dieu qui nous aime et désire notre bonheur; Puis toi Sirène qui vient apporter à ces frères ouvriers de l’usine en cette fin de journée le réconfort de retrouver le petit foyer paternel ou conjugal; et enfin… et là mon cœur a palpité plus fort à la fois de joie et de langueur; oui dans quelques jours ce serait pour moi aussi ce clairon. « ce n’est pas de la soupe c’est du Rata » Oui on servait cette soupe bien chaude de cette chère Maman, si appétissante après une journée de labeur; Qu’importe quand on est militaire, on est toujours content et même loin de ceux qu’on aime; rien ne saurait altérer notre bonheur et notre joie surtout quand on est jaciste.
Tu souriras peut être Yvette de cette simplicité presque naïve avec laquelle j’aime à te dévoiler mes sentiments; Vois tu dimanche dernier lorsque tu étais tout près de mon cœur, je sentais un indescriptible bonheur m’imprégner tout entier; j’avais ma Petite Alouette; oui ces instants allaient être bien brefs, dès le lendemain tu t’envolerais. Puis moi aussi avant longtemps mon essor et peut être des centaines de kilomètres nous sépareraient, écartant de nos cœurs la pensée de bientôt nous revoir. Mais j’avais la certitude que tous ces sacrifices qu’ensemble nous allions consentir, retomberaient un jour en grâce sur ce chef d’œuvre dont je m’étais permis de rêver, sur ce foyer vraiment chrétien, scellé du ciment de l’amour vrai; que je bâtirai avec cette nymphe qui fera mon bonheur et que je tâcherai de rendre heureuse.
Oui; Petite Yvette, loin de toi, je ne saurai t’oublier. Tu es et tu resteras toujours pour moi cette petite fleur qui s’épanouit tous les jours davantage au beau soleil de la vérité. Puis un jour je reviendrai. Ce sera peut-être une permission mais je saurai te retrouver et ce jour là j’en suis sûr, viendra éclairer tout le printemps de ta vie et sera et demeurera pour nous inoubliable !
Je cause de permission mais je suis encore au Pin et j’ignore le jour de mon départ !
Je termine. Coïncidence encore, de ma chambre, je viens d’entendre le clairon sonner l’extinction des feux.
Reçois Bien Chère Yvette de celui qui t’aime les plus chères pensées
En union de prières
Charles