Le Pin, 27 Novembre 1946.

Ma Chère Petite Yvette, 

Avec quelle sensation de bonheur je me plais à évoquer ces heures exquises vécues tout près de toi, il y a dix jours ce soir. Oh ! Inoubliables instants où mon cœur perdu de tendresse goûtait cette immense joie de sentir tout près de lui cette Petite Alouette tant attendue ; Oh! Combien de fois, dans la sérénité de beaux soirs il avait palpité en rêvant au suprême bonheur de pouvoir un jour, l’étreindre contre lui et déchirer enfin le voile de ce petit cœur tant aimé. 

Hélas un rêve d’amour ne peut être solitaire. Quels pouvaient être les sentiments de cette petite fée de mes pensées ? N’était-elle pas libre de promener ses regards vers d’autres horizons ou orienter la nef de sa vie vers d’autres océans…. 

Et mon cœur n’était-il pas fou de rêver d’un bonheur qui pouvait ne jamais exister ? 

Mais voilà que cette petite messagère vient tout près de moi fredonner son joyeux « tireli » et d’un seul coup combler toutes mes espérances . « Si tu veux je serai ton alouette et ensemble nous bâtirons ».

Oh ! Chère Petite Yvette, que cette étoile qui voulut guider nos pas l’un vers l’autre, demeure pour toujours l’étoile de notre bel amour. La route peut-être sera longue et pénible. Et peut-être souvent loin l’un de l’autre nous aurons à lutter. Mais chaque peine, chaque souffrance que nous saurons accueillir ne viendront-elles pas apporter à ce foyer que nous rêvons de bâtir ensemble ce ciment indispensable à la solidité de notre amour. 

Et puis, Petite Yvette, n’est-ce pas toujours par les sacrifices qu’on se grandit, qu’on se mérite, et le jour qu’entièrement nous nous donnerons avec quel immense bonheur nous pourrons dire réciproquement : «  c’est parce que je t’aimais de tout mon cœur que j’ai voulu souffrir pour t’attendre ». 

Y aurait-il un plus grand témoignage d’amour ? Et ces grâces qui retomberont sur ce petit nid conjugal feront peut-être réaliser nos vœux les plus intimes et garderont toujours notre amour aussi pur pour que dans l’éternité nous demeurions réunis sous l’arc de triomphe azuré. 

J’ignore toujours le jour de mon incorporation bien que je le crois très rapproché : des camarades ont déjà reçu leur feuille de route ; certains sont déjà partis ou partent demain. Ils doivent regagner au jour fixé la caserne Xaintrailles à Bordeaux, là ils sont habillés puis expédiés direction souvent inconnue. 

Que veux-tu quand on me remettra ma feuille je ferai comme les copains et ce sera le cœur joyeux que je prendrai le chemin de l’aventure en portant comme bagage en plus de ma petite caisse militaire ineffaçable souvenir de celle qui loin de moi occupera toutes mes pensées et gardera dans mon cœur la plus grande place, car bien que je n’oublierai au Pins toute la famille, tu seras toujours pour moi ma chère petite alouette. 

Je vois qu’à Vitailles les occupations ne manquent pas et je constate l’ardeur que tu déploies. D’ailleurs je n’ai jamais douté de tes capacités  et depuis que je te connais je sais que j’ai découvert un « trésor ». Car hélas de nos jours les jeunes filles comme toi sont excessivement rares. Crois bien que ce n’est pas pour te flatter que je dis cela mais parce que c’est vrai. Mais attention Petite Yvette pas de surmenage. Il faudra tenir même demain. 

Toujours à toi mon amour, 

Je ne saurai t’oublier, 

Union de prières, 

Charles 

Ps: juste comme je viens de sortir une météore vient de jaillir dans le ciel illuminant d’un seul coup toute la nuit; il éblouit comme un formidable éclair puis s’éteignit aussitôt. Fais un vœu, 

Charles.