Vitailles, 30 Novembre 1946.

Mon cher Charlou,

J’aurais bien voulu t’écrire hier soir. Mais mes yeux ont refusé de veiller plus alors je me suis couchée. Mais ce soir, je m’arrête assez tôt après tout. Si le chandail n’est pas fini comme le désire sa propriétaire elle n’a qu’à le faire faire par sa fille. Je trouve assez (…) de me coucher tous les soirs à onze heure et demi ou minuit pour les autres. Heureusement ce n’est pas les moissons. Mais cependant le travail de manque pas. Depuis jeudi, nous sommes seuls. En plus de mon travail ordinaire, je dois traire aujourd’hui. J’ai même dû donner à manger aux vaches, préparer le maïs pour gaver oies et canards et pour aller plus vite on s’enfonce dans la boue.

Ce soir en soignant les bêtes, soudain comme de concert, toutes les cloches ont sonné le dernier angélus de novembre. Dans tous ces sons de cloches qui nous rappellent l’Annonciation pour nous Chrétiens, il y a quelque chose de surnaturel ne trouves-tu pas ? Pour moi aussitôt mes pensées s’envolent vers l’Eglise, vers ceux qui reposent au pied du clocher, puis aussi vers toi qui peut-être au même instant pense comme moi. Ah qu’il est bon de sentir quelqu’un qui vraiment pense comme vous.

Demain premier décembre JAC et JACF font célébrer une messe pour le repos de l’âme de Jean Hommereau comme il avait demandé à sa fiancée avant de partir. Faites dire des messes pour moi je ne reviens pas. Hier 29 Novembre était le deuxième anniversaire de sa mort. De lui on peut dire, Dieu a cueilli la fleur à peine éclose pour orner son ciel. Vraiment elle est trop belle cette âme d’apôtre pour rester sur la terre.

Nous sommes obligés de constater que sur la Terre l’existence n’est pas bien brillante. Toujours luter pour arriver à se maintenir pas trop mauvais chrétien. Et encore comment Dieu nous jugera-t-il. Nous espérons en sa grande miséricorde. Mais la mériterons nous, je me pose parfois cette question. Comme nous sommes imparfaits. Je me vois avec une couronne de défauts et toi je crois que tu ne vois que les qualités. Quelle indulgence. à la maison on me dit toujours :  » Il sera bien fait celui qui te fera marier. Jamais aucun ne te voudra.  » Qu’en penses-tu ?

Moi je pense simplement que j’ai trouvé la bonne tête que nous nous entendrons. Prier, avec un peu de bonne volonté, n’est-ce pas mon Charlou.

Je vais te quitter pour ce soir.

Tu m’excuseras d’avoir aussi mal écrit mais la faute est à la plume qui flemmarde un peu à moi qui suis toujours pressée.

Reçois mon petit Charlou mes plus chères pensées,

Union de prières

Yvette.

Quelle adresse je jetterai sur la prochaine enveloppe ?