Le Pin, 3 Décembre 1946.
Ma Chère Petite Yvette,
C’est encore du Pin qu’en cette fin de soirée mes pensées voguent vers toi et viennent m’apporter le doux reflet de mes chers souvenirs.
Oui le hasard peut être un heureux destin daigne me garder quelques instants de plus au milieu de tous ces êtres chers que pour de longs mois je vais quitter, et parmi ces décors familiers et si connus de ma petite patrie ; partout les blés sont bien levés et les petites vertes frémissantes en ces bourrasques d’hiver semblent déjà promettre les lourds épis que juillet viendra dorer, soleil accablant peut être bien loin de mes regards mais toujours près de mes pensées car ce n’est pas quelques mois de militarisation qui pourraient étouffer ma petite âme paysanne .
Vois tu je n’ai encore aujourd’hui rien reçu, un camarade de Saint Etienne vient de m’apprendre son incorporation pour mercredi prochain et il pensait bien que moi aussi j’avais reçu ma feuille de route. Non le canton de Sainte Livrade demeure toujours calme et attend patiemment le départ de ses gars de 20 ans qui ne peut tarder car les incorporations seront terminées le 20.
Passons. Lorsque ta gentille lettre m’a rejoint, j’étais occupé à la scierie avec monsieur Aurière. Nous avions déligné des planches pour confectionner des portes aux étables à cochons; inutile de te dire ma joie de revoir l’écriture de ma petite Yvette; ces missives ne sont-elles pas toujours pour moi messagère de bonheur ? Tendre émotion de retrouver en ces lignes le doux miroir de mes pensées et de mes méditations.
Oh ! Petite Chérie quel bonheur de retrouver une âme qui partage vos idées, qui vous comprend et se confie et qui vient dans le silence de beaux soirs vous apporter ses joies ou ses peines. Peut être le bonheur serait bien plus grand si nous pouvions nous épancher l’un près de l’autre. Je doute même qu’il ne soit incomparable. Que veux-tu, même dans le bonheur ici bas, il y a toujours des sacrifices, qu’il faut savoir accueillir car ils feront notre mérite.
Laisse moi sourire de certains passages de ta lettre ; vraiment tu te sens capable de tant de défauts ? Oh ! Tu sais je n’ai jamais cru que tu sois parfaite. Mais je me permets quand même d’être très indulgent ; quand à la bonne tête que tu crois avoir trouvé je ne conseillerai pas trop de fier, n’oublie pas les défauts que toi même as reconnus et qui ne sont hélas que les plus bénins. Tu vois petite Yvette, j’ai parfois rencontré dans ma jeunesse des caractères quelques peu acariâtres qui soit disant étaient indomptables. Et bien j’ai remarqué qu’avec un peu de bonne volonté on arrivait à s’entendre (même avec des femmes). Mais pour nous que pourrait bien influencer notre volonté? Avant de parler, nous nous serons compris et si l’un est un peu en faute dans le regard de l’autre, il sera déjà pardonné car il suffira pour nous de conserver ce petit trésor qui aura fait tressaillir nos petits cœurs juvéniles, qui aura même séparés unis nos pensées et nos prières et qui, par nous, demeurera toute notre vie (petit brin d’amour).
Oh ! Comme ce sera simple il ne dépendra que de nous pour que ce soit beau et si la petite étoile de notre destin vient unir nos deux cœurs dans ce petit nid que nous saurons rendre gai et souriant comme ce sera vrai.
Oui petite Yvette, c’est pourquoi à tous les horizons je crierai les splendeurs d’un bel amour et qu’impitoyablement je condamnerai ces ignobles gaspilleurs de baisers et de caresses qui détruisent en leur horrible hypocrisie cette petite rose qui ne demande qu’à s’épanouir, cet amour sincère, ciment de foyers vraiment chrétiens.
Il me serait trop long de te conter ces interminables entretiens avec mes camarades sur cet amour qui à eux aussi vient faire palpiter leur petits cœurs et qu’ils trouvent beau dans la mesure qu’il est sincère. Demain avec eux encore nous irons à la recherche du vrai bonheur en portant cette petite île-flamme qui embrase toutes nos pensées et tous nos actes pour qu’un jour des foyers aux cœurs purs peuplent notre chère France et que les fils de nos fils emportent la grande bataille de l’amour sur la haine.
Adieu encore pour ce soir Petite Chérie et ensemble nous offrirons même loin de l’autre la souffrance de nos petits cœurs,
Charles.