Vitailles, 5 décembre 1946

Mon cher Charles

Je t’assure que je ne viens pas de pleurer aujourd’hui. Il y a un voisin de 46 ans qui vient de se marier avec une femme de 26 ans. Ces jeunes du quartier lui avaient promis de leur porter le tourain, chose pas bien dégourdie à mon avis mais ils ont tenu leur promesse et viennent de me faire faire ce fameux tourain. Maintenant, ils sont partis leur porter. Ils vont en avoir à nous dire demain matin sans doute. Enfin qu’ils fassent comme ils voudront mais un jour ou l’autre, ils pourraient bien le ramasser eux mêmes, sans compter qu’ils l’auront bien mérité.

Ce soir lorsque je lisais ta lettre, nous avons eu l’agréable visite d’amis que nous n’avions pas vu depuis cinq ans, puisque le monsieur était capitaine à l’intendance à Saïgon. La vie là bas n’a pas toujours été rose mais en rentrant en France, ils ont été déçus de voir la France dans un état aussi pitoyable. Par le fait, je n’ai pas encore bien lu ta lettre qui se transforme plutôt en revue de presse. Tu sais, ce n’est pas un reproche au contraire mais moi je ne suis pas capable de les faire aussi longues. Et alors, lorsque tu seras soldat, tu en auras encore plus à me raconter. Ici les jeunes de la 46 ont reçu leur feuille. Mardi ils partent. Mercredi ils sont trois à Lauzun. C’est amusant, il y en a deux qui se lamentent. Le troisième qui fréquente une petite voisine, de voir pleurer les autres commence aussi à ne plus être bien courageux. Et voila les soldats qui doivent soutenir cette malheureuse France. Je pense bien que mon Charles est un peu plus courageux que ces petites filles qu’on appelle les gars de la 46 ! Elle est moqueuse ta petite Yvette. On m’a souvent dit toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Mais ma foi, c’est une des grandes qualités que j’ai appris en pension. C’est encore quelque chose. Notre commis Maurice, que tu connais d’ailleurs, arrive de chez sa marraine de guerre. Et du soleil plein le cœur car il a trouvé l’élue de son cœur chez sa marraine. Il a l’air tout heureux. C’est amusant les jeunes gens. Elles sont admirables les jeunes filles qui leur plaisent. Je lui souhaite d’avoir bien rencontré car ce n’est pas un mauvais garçon. Et avec ça, la crise des mariages continue. Tant mieux pour nous, nous irons une fois de plus en noce.

Je réfléchis. Qu’est-ce-ce qu’encore je pourrais bien te dire. Je souris en rencontrant dans ma boite à lettre, une lettre qui est restée là, datée du 24.8.46. Je ris même car je vois d’ici, la tête de mon Charlou lorsque tu l’écrivais. Tu devais dire que va-t-elle me répondre. Je ne te la retrace pas. Cherche dans les réponses qui doivent y suivre. Je suis restée longtemps incertaine et même avant la Toussaint, il s’en est fallu de peu pour que je rentre au convent. Pourtant je te connaissais. Malgré ça, l’amour n’était pas né dans mon cœur. La lumière que j’ai tant demandée, je l’ai enfin obtenue. Pourquoi ai-je refusé aux autres jeunes gens ? Je n’en savais rien. Enfin maintenant, j’y vois clair. J’en remercie Dieu !

Je te quitte pour ce soir mon Charles.

Reçois de ta petite Yvette ses affectueuses pensées.

Loin des yeux, près du cœur n’est-ce pas mon Lou

Yvette