matricule 9758

Le Pin, 9 décembre 1946

Ma Chère Petite Yvette

Il parait qu’il n’est pas sain d’aller au lit sitôt le repas du soir; pour ma part, je crois que ce soir j’ai fait suffisamment de sport pour ne pas être incommodé; représente toi quinze kilomètres en vélo. Et par un temps quelque chose comme lorsque le Père Goriot se démenait sur l’écran à Sainte Livrade; pourtant quand il faut on ne peut toujours regarder d’où souffle la tempête.

Ce matin, Jean et Maman étaient partis pour Agen, pour faire l’emplette d’un costume et ils pensaient être de retour ce soir chez Louise, d’où Maman ne reviendrait seulement que dans la journée de demain. Mais hélas ! Catastrophe. Ce soir, le facteur nous a remis un télégramme annonçant rien de bien intéressant, il arrivait de Vendée :

« Mère, jambe cassée, très mal, venir au plus vite ». C’était à la tombée de la nuit. J’achevais en vitesse le soin des bêtes puis je suis vite parti l’avertir, après avoir soupé sur le pouce; demain elle prendra le chemin du pays natal, accompagnée de Papa ou d’un de nous pour revoir sa Mère qu’elle n’a pas vu depuis plus de seize ans.

Avec tout ça, le Pin va se vider et Lulu ne va pas manquer de besogne. Mais nous l’aiderons de notre mieux et j’en ai encore pour une semaine avant mon départ qui est fixé au mercredi 18. D’ici là, ils seront peut-être de retour, bien que près de quatre cent cinquante kilomètres nous séparent de nos grands parents.

Dis, petite moqueuse, je ne te permets pas de déshonorer la classe 46. Et si à Lauzun il y a des poules mouillées, ce n’est pas une raison pour juger toute la classe. Bien que tu sais, il n’y a pas besoin de beaucoup de courage pour dire adieu à tous ceux qu’on aime et prendre la valise vers une nouvelle vie d’aventures; aussi ce sera le cœur joyeux que je m’envolerai vers Bordeaux avec mes camarades et je penserai qu’un jour je reviendrai avec du soleil dans les yeux, et plein le cœur, et je chanterai à pleins poumons « sur le chemin du retour ».

Il a gardé pour sa belle

son cœur aimant

Et c’est pour elle

qu’il revient en chantant

Oui ma Petite Yvette, sur les routes de France ou du monde, voila quels seront mes bagages; quand on est jeune, quand on a un petit cœur qui bat et qu’on sent que là bas dans la petite région qui vous a vu naître, il existe un petit amour au clair regard qui s’endort le soir en pensant à vous, emportant au pays des rêves bleus le petit bonheur d’être un jour dans vos bras. Serait-il possible d’avoir un seul brin de cafard ?

Voila petite chérie les sentiments de ton petit Charlou, qui un jour coiffé d’un splendide calot sera si fier de représenter notre chère France.

Oh ! tu sais petite Yvette, je n’ai pas eu besoin de bouleverser ma boite à lettres pour me rappeler de la lettre que j’expédiais le 24 septembre ! et non le 24.8.46, il m’a suffit que rafraîchir ma mémoire, qui m’est d’ailleurs assez fidèle. Ce mardi là fut pour moi un jour presque inoubliable car je réalisais un des actes de bravoure de ma jeunesse en t’ouvrant les portillons de mes pensées et de mon cœur.

Le matin, j’avais reçu une lettre oblitérée à Monflanquin et qui semblait nouer plus intimement une nouvelle correspondance. Pourtant, là bas à Lauzun, une autre amie venait m’apporter l’écho de ses pensées mais dans l’intrigue de son mystère, je ne pouvais dévoiler un amour.

Il fallait que je sache; le bon Dieu a voulu qu’ensemble nous puissions découvrir cette petite étoile qu’un jour illuminera peut-être tout le destin de notre existence. Nous tâcherons de le remercier.

Je te quitte encore pour ce soir. Petite Yvette de mon cœur, mais dans mes pensées tu as désormais conquis toute la plus grande place.

Comme hier et comme demain, toujours à toi et avec toi

Ton petit Charlou