Ma chère petite Yvette
Nous voici au soir d’une froide journée. Le vent du nord qui ne saurait tarir continue de cingler les visages annonçant la proche venue de l’hiver, mais il ne s’agit pas de grelotter car que pourrait être ce semblant de frimat si dans quelques jours il nous faut faire l’exercice par des températures de -20° dans la neige.
Mercredi pour nous va être le grand jour, j’ai un aperçu à peu près précis de l’incorporation. Il parait que c’est excessivement bien organisé, et qui fait contraste avec la pagaille française, mais qui par contre fait honneur à notre ministre aux armées ; Mr Michelet. Il me serait peut-être un peu long de te raconter, mais je t’assure il parait que ça fonctionne très bien, autant la visite, la cuisine que l’habillement, seulement presque un tiers de la classe est réformée ou ajournée temporaire : c’est pour restreindre les dépenses militaires. Enfin d’ici peu de temps ce sera tout à fait clair pour mon compte et je serai si heureux d’en faire part à ma petite Yvette. Je pense même être dimanche près de la famille avec mon nouveau costume pour passer une dernière journée avant d’entreprendre le grand voyage.
Louise et Maman sont en Vendée depuis mardi et nous avons quelques nouvelles fraîches. Grand mère est à l’hôpital à la Roche sur Yon. Elle a la jambe plâtrée et devra garder le lit de longs mois; Maman et Louise pensent être de retour avant mon départ; de ce fait, les projets pour Noël avec Lulu, qui avaient failli être chamboulés seront sans doute pris en considération et satisfaits. Pour ma part, je le désire de tout cœur. Je serai si content de savoir que tu passes d’agréables journées et ma petite sœur serait bien un peu récompensée de la peine qu’elle a pris ces jours à toute seule.
Passons. Je suis très heureux de voir que ma petite Yvette a déjà pensé à son avenir et forme déjà des projets dans sa tête. Va petite Chérie. Souvent penché sur le mancheron de la charrue ou encore lorsque je lançais la graine aux sillons ou dans la sérénité de beaux soirs sur nos champs, ces mêmes pensées résonnaient dans ma tête, cherchant une solution; le problème est délicat; mais il est une chose certaine si nous sommes toujours forts dans notre amour, il sera un jour résoluble. Mais le moment n’est pas encore venu de trancher; tant de jours encore nous séparent dans l’ombre de notre destinée. Et c’est ensemble que nous causerons. Et alors, auréolés du reflet de notre amour, mes projets seront aussi les tiens. Va petite Yvette, si dans le silence de certains soirs tes pensées vagabondes s’envolent vers moi, essayant de dévoiler dans le mystère d’un avenir ce que sera demain cette vie près de celui qui occupe une grande place dans tes méditations, réciproquement pour moi il en est de même. Et c’est pourquoi c’est un devoir pour nous de regarder face à l’avenir car c’est ainsi que nous façonnerons ce petit nid que nous avons rêvé de construire.
Je termine. Il est huit heures et je suis attendu chez des voisins pour veiller. Comme ce sont des amis, je leur ai promis d’être présent, mais qu’ils auraient à m’attendre.
Je te quitte petite Yvette de mon cœur. e
Reçois toujours mes plus chères pensées. Demain, même en dehors de notre France, tu seras pour moi cette petite fée bien aimée qui viendra bercer mon espérance.
Toujours à toi
Ton petit Charles
Tu dois donc te croire très peu photogénique pour renoncer toujours à m’envoyer une photo. Et bien moi je suis certain que sur ces clichés tu dois être admirable.
Pour les costumes on a trouvé ce que l’on désirait et nous te remercions beaucoup de ton aimable attention.