Le Pin 17.12.1946

Ma Chère Petite Yvette

Ce soir 17 Décembre, peut-être la dernière soirée de l’année que je passe en famille; mes pensées plus spécialement s’envolent vers toi. Il y a exactement un mois comme maintenant tout près de moi, ton petit coeur palpitait et d’un immense bonheur grandissait dans mon être. Douce joie de sentir près de soi cette petite amie qui a si souvent par ses souvenirs bercé ses rêves bleus et toute son espérance.

Maintenant je pars. Partir…. Oui partir vers l’inconnu, vers cette mystérieuse ombre qui voile tout un avenir.

Oh ! Quelle joie pour moi encore; enfin cet avenir tant attendu, jour par jour, je vais le vivre, silencieux témoin de tous ces nouveaux horizons qui s’ouvriront demain à mes yeux ou peut-être victime de ces cruelles déceptions enveloppées de buées de cafard.

Tu ne pourrais croire petite Yvette quelle serait ma déception si j’apprenais par exemple que quelque cas imprévu me rendait inapte au service militaire. Ces cas imprévus, je n’y crois guère car ils ne pourraient m’être révélés que par radio car extérieurement je suis sûr d’être sain; aussi j’ai presque la certitude d’endosser bientôt la veste ‘américaine’.

Ce soir, j’ai dit adieu à tous mes camarades rencontrés, qui, alors que je serai là bas continueront de tracer des sillons sur la plaine. Et oui le Charly du Pin s’en va mais il a une fidèle mémoire et s’il n’est plus là pour faire le mariol pendant les veillées, il n’oubliera pas son petit pays, car son image est là dans son coeur. C’est incroyable, j’ai été obligé de m’abstenir de promettre de donner des nouvelles à tous car je risquerais d’être un jour assailli de correspondances qui pourraient m’être néfastes. Vu surtout que ces demoiselles ne seraient pas les dernières à me rappeler les souvenances de mon petit berceau de ma jeunesse, ce qui risquerait peut-être un jour d’apporter des désillusions.

Ce matin 18

Il est maintenant 5 heures légales. Je n’ai qu’à boucler ma malle et en route.

Adieu une dernière fois à tous ceux qui me sont chers et je vais entreprendre la première étape de mon voyage.

Chaque kilomètre parcouru m’éloignera de toi mais chaque jour passé me rapprochera du retour et mes pensées partout et n’importe où seront toujours pour toi et près de toi.

Adieu ma chère petite Yvette. Reçois de ton petit Charlou qui ne peut t’oublier ses plus chères pensées.

Ton étoile même au déclin de soirs lourds pour moi, viendra toujours briller et dans mon coeur il n’y aura qu’un mot Macte amimo

Adieu et en route

Charlou