Camp de Souge, 24.12.46
Ma chère Petite Yvette
Pour quelqu’un qui rêvait au chaud soleil d’Afrique et au beau voyage sur la mer bleue, me voilà tout à fait satisfait. Voila tous ceux qui avaient demandé les colonies, on les a tous envoyés ou à Souge ou à Tanaïs, camps tout proches de Bordeaux. Quant à ceux qui avaient peur de voyager et de s’éloigner de leur famille, ils sont dispersés dans toute la France; très rares sont ceux envoyés en Afrique.
J’avais demandé le Génie, on a pensé que je ferais un bon artilleur. Me voila donc affecté dans le 68eme régiment d’artillerie et conducteur de véhicules légers. Je m’incline devant mon destin et j’accueille cette nouvelle affectation avec toujours mon même optimisme. Si peu que j’apprendrais ce sera toujours à mon avantage.
Maintenant je vais te transporter par la pensée vers ses paysages qui vont bientôt m’être tout à fait familiers. Le camp de Souge connu de toute la France, n’est qu’à une vingtaine de kilomètres de Bordeaux, en pleine lande, au milieu de grands pins verts; ce serait un site épatant pour un sanatorium. Là un vaste camp militaire s’est dressé et un grand nombre de baraques en planche abrite plusieurs régiments de diverses armes; quelques deux ou trois milliers de soldats peuvent y être campés et venir apporter dans ce coin désertique une singulière animation; surtout quand les grosses unités sont de la partie.
Voila à peu près décrit l’endroit où je vais passer mon temps sous les drapeaux, en habit de troufion. Au dire de tous les militaires qui sont ici, c’est le Dachau français et je t’assure qu’il n’est guère vanté, drôle de perspective pour un arrivant; enfin je verrais bien; jusqu’à maintenant j’ai pu remarquer que la popote n’était pas trop appétissante et ne valait pas celle de Maintrailles et qu’il y avait dans l’organisation une complète anarchie. (c’est encore français). Quand nous sommes arrivés, personne ne nous attendait et je t’assure que les ordres et les contre ordres se succédant assez précipitamment accédaient à un complet désordre; c’est ainsi qu’en 24 heures, j’ai changé quatre fois de chambre et bien que j’espère avoir changé pour une dernière fois, je n’en suis pas totalement certain.
Nous voici arrivés ma chère Yvette à la veille de Noël. Cette nuit que je vais être obligé de passer en caserne ,va m’être bien pénible mais mes pensées toujours plus vibrantes seront pour toi, douce amie de mon coeur, pour toi qui en cette heure nocturne entendra chanter ton coeur ce ‘Gloria in excelis’ qui vient promettre le bonheur à tous ceux qui sauront souffrir.
Oh ! Petite chérie, si comme un païen ce soir je semble rester sectaire à ce bel anniversaire de la naissance du Petit Jésus, au milieu des propos vulgaires des camarades de caserne; je t’assure que mes pensées et mes prières n’auront qu’un seul élan et malgré moi, à cette seule perspective, je sens mes yeux se mouiller.
Oh ! Combien en cette veillée de Noël, je voudrais être tout près de toi et offrir dans une même prière, ce sacrifices qui forgeront notre force et notre bonheur; hélas loin de toi, j’essaierai par la pensée de venir les apporter au petit Jésus de la crèche et je lui demanderai de les faire retomber en grâce sur les rêves qui embrasent tout mon avenir.
Reçois Petite Chérie de ton Charlou qui ne peut t’oublier ses plus chères pensées
Charles