Vitailles 27 décembre 1946

Mon cher petite Charlou

Enfin cette fois, je peux répondre à ta lettre. Depuis ton départ, j’ai bien eu des nouvelles mais jamais d’adresse pour pouvoir répondre. Moi qui pensais que tu voguais vers le pays du soleil, je me suis trompée puisque ces messieurs ont bien voulu vous laisser en France.

Ici à Lauzun sur quatre qui partaient, il y en a deux qui sont ajournés. Espérons qu’ils s’en sortiront comme ça mais je te le dis : je ne voudrais pas un garçon qui ne soit pas capable de faire un soldat.

Il y a une heure environ que grand père et grand mère arrivent de l’enterrement d’un de leurs neveux, un cousin à moi au deuxième degré. Après un mois de maladie. A 52 ans, c’est un peu prématuré. Mais chaque jour Dieu fait sentir sa puissance. Que sa volonté soit faite et non la notre.

Le jour de Noël, je suis allée à Castillonnès passer la soirée avec Lily et Loulou. Je croyais y trouver Lulu. Mais Lulu est restée en chemin ou à Sainte Livrade. Moi qui me faisais une fête de l’avoir quelques jours à Castillonnès. Ils attendaient Henri, et Lily se faisait du mauvais sang de ne voir personne. Ils croyaient Lulu chez nous. Aujourd’hui Lily et Loulou sont descendus au Pin. Je pense qu’ils ramèneront Lulu pour passer quelques jours à Toulouse avec moi. J’irai à Castillonnès dimanche soir comme cela nous partirons tous ensemble. Je t’enverrai un mot de Toulouse.

Si toi mon petit Lou, tu n’as pas pu assisté à la messe de Noël, nous ici les jeunes, nous y sommes tous allés. Je t’assure mon Charlou, jamais je n’ai aussi bien prié à la messe de minuit que cette année. J’ai demandé au petit Jésus dans la crèche de te protéger et de te garder toujours un bon Chrétien. IL y a tant d’embûches dans la vie et le régiment n’est pas réputé pour être une bonne école !

Dis donc, t’as pas l’air de faire de grands éloges de ton camp de songe. Sache que c’est un nom bien sinistre.

Je l’ai en photo votre camp car papa y  a fait les manoeuvres. Il a l’air magnifique. Vous allez vous plaindre avec l’air des (?). C’est très sain pour les poumons. Maintenant, la cuisine, je ne l’ai pas goûtée. Il parait que dans l’armée c’est toujours la pagaille, et surtout en France parce que les Français passent pour des je-m’en-foutistes de première classe.

Pour arriver à déchiffrer tout ce qui est écrit sur tes lettres, je dois prendre mon Larousse. La latin m’est assez inconnu. C’est pourquoi j’ai dû chercher la traduction de Macte amimo. Tu crois que je n’ai pas de courage, là ? Tu te trompes. Même peut être plus que toi. J’ai été cafardeuse, je ne le suis plus. J’ai su mettre du courage plein mes poches, quoi que je pense que pour toi, il en est de même. Je crois avoir compris que pour gagner le ciel, il fallait des sacrifices et des sacrifices librement consentis !

C’est une nouvelle mode Charlou, d’écrire en travers ou as-tu les idées en travers ? Peut-être c’est le costume de troufion comme du dis, qui t’a donné cette nouvelle idée. Oh tu sais, ça m’est tout à fait égal, écris comme tu voudras, mais en français car les langues étrangères me sont peu connues et tu risquerais de ne pas recevoir de réponse.

Je te quitte pour ce soir mon petit Charlou.

En espérant avoir bientôt de tes nouvelles.

Reçois de ta petite Yvette qui ne t’oublie pas ses plus chères pensées.

Yvette

PS : surtout ne fais pas le mort envers Lily qui se demande où tu es passé. Notre nouveau gouvernement favorise les correspondances. Les timbres à cinq francs, ils y vont fort quand même. Ce soir suis partie pour tacher ma lettre. Pourtant je ne recommence pas. Ton adresse est presque aussi longue que la lettre.