Une étoile, un coeur, un amour

Camp de Souge, 30.12.46

Ma Chère Petite Yvette

C’est avec un rayon de soleil dans le coeur que j’ai reçu cette première lettre qui venait m’apporter le doux souvenir de ma petite Bien aimée en ce nouvelle vie militaire.

Tu ne pourrais croire quelle place vous occupez « petites amies intimes » laissées dans le petit pays de chez nous, dans tous les instants de ces jours passés en caserne. Je souriais au début de la précipitation de mes camarades à débrouiller leur courrier lorsqu’il arrivait et leur impatience lorsqu’il était en retard, ce qui arrive très souvent ! Oui, vois-tu ici une énorme langueur plane sur tous les jours et lorsque un petit sourire d’une lettre se dessine, c’est un véritable rayon de soleil qui se glisse dans le coeur de ces gars qui, dépaysés, se trouvent entièrement seuls.

Heureusement que pour ma part, si c’est avec beaucoup de joie que j’ai des nouvelles, le cafard n’occupe pas mes heures oisives. Bien au contraire, ce n’est surement pas parce que je ne connais pas encore tous ceux qui m’entourent que j’aurais pu perdre ma jovialité. Et si quelques uns ont vraiment le cafard, il faut être là pour leur dissiper. Pour ça, je serai toujours là.

Il parait que la vie militaire c’est un temps passé en flegme par un tas de fainéants. C’est une évidence et je m’étonne d’être aussi paresseux. C’est à celui qui en fera le moins et si un a le malheur de vouloir travailler, tous les autres lui tombent dessus. Quand je te raconterai tous nos tours de force, tu n’aurais pas fini de rire.

Passons. Je t’écrivais sur ma dernière lettre ma déception de passer un noël en chambre; mais voila que tout s’est éclairci. Il était neuf heure lorsque pendant la veillée de Noël, le brigadier est venu nous avertir qu’il y aurait une messe de minuit à la chapelle du camp et que les catholiques qui désiraient y assister auraient quartier libre jusqu’à deux heures. Quelle joie ! pour moi.

Hélas, j’étais le seule de la chambrée à être volontaire pour la messe. Mais dans les autres chambrées, il n’y avait pas que des sauvages et c’est bras dessus, bras dessous, que nous sommes partis vers la chapelle.

Oh ! Petite Chérie. Quel bonheur, me retrouver comme près de vingt siècles plus tôt, s’étaient trouvés les bergers dans cette grande cabane rustique, aux cloisons de planches, aux pittoresques décors, pour entendre et chanter à pleins poumons, la naissance du Sauveur et la promesse de récompense pour ceux qui « voudraient ». Puis m’approcher de cette table sainte au gros bois mal ciselé pour gouter le pain de vie, symbole ineffaçable du grand amour de Notre Divin Maitre, pour nous. Et mes pensées plus fortes fusaient vers cette petite chapelle de Vitailles, perdue là bas dans la campagne, dans ces simples décors qui avaient été témoin voila près de vingt ans, du baptême de cette petite étoile qui devait perler dans le ciel de ma vie et venir apporter dans mon petit coeur frivole, la lumière du vrai bonheur.

Inutile de te dire qu’à mon retour on avait préparé mon lit ‘en bascule », mais je m’y attendais trop pour être pris, et comme pour le coup, je suis redevenu militaire, la revanche a été très facile.

Hier 29 décembre, hélas, j’étais trop loin pour te présenter tous mes voeux pour ce premier jour de tes vingt et un ans. C’est un peu en retard que je viens de les offrir ! Oh ! ma chère petite Yvette, c’est de tout coeur que je désire pour toi que cette nouvelle année t’apporte une bonne santé et satisfaction dans tes voeux les plus chers; quant au bonheur je sais que tu l’auras toujours car tu sais d’où il nait et comment qu’on le garde toujours en soi.

J’aurais encore tant de choses à te dire et une conversation par lettre est si brève, surtout avec Celle qu’on voudrait toujours avoir près de soi, pour lui dire ces mots qu’on ne peut se lasser de prononcer et encore moins d’entendre. Tu es venue bercer toute ma vie. Je t’aimerai toujours petite Yvette Chérie.

Charles.