Camp de Souge, 10 janvier 47

Ma chère petite Yvette

Ce soir, comme tous ces soirs dans le camp, c’est au milieu de tous mes camarades de chambrée que mes pensées toujours plus affectueuses s’envolent vers toi, ma petite Bien aimée et c’est avec une immense joie que je vais te décrire ces soirées:

Connaissez-vous les dégourdis de la neuvième ? de tout le camps de Souge qui pourrait les ignorer ? Lorsque dehors la nuit enveloppe les bruyères et la sombre ceinture de Pins, venez à la « cité Anna’ et vous les trouverez tous :

Le poêle bourré de bûches de Pin ronfle comme une locomotive et dans cette atmosphère un peu enfumée les rires et les éclats de voix fusent alternativement, réchauffant l’ambiance de tous ces jeunes militaires; quelques uns en cercle sur un lit débrouillent une belote ou un bridge; d’autres ont bourré leur pipe et mollement les pieds vers le poêle ramènent leur causerie vers le pays où les pays qui les attendent. Là bas en des jours interminables; et enfin un autre groupe a rapproché les tables de la lumière et du feu et le porte plume à la main traduisent déjà sur le coin de leurs lèvres, les envols de pensées vers la maman qui a glissé quelques gâteries dans le dernier colis ou vers la Petit chérie qui absorbe toutes les moindres méditations.

Ma chère petit Yvette sourira peut être du style que j’emploie pour décrire une des ces soirées qui chaque soir pourtant se répètent; c’est bien du Charles ça.

Aujourd’hui comme tous les douze jours, la neuvième était de jour pour les corvées et j’ai été désigné planton aux bâtiments de officiers. C’est simple tu sais faire les cent pas le long d’une trottoir pendant toute la journée. Le plus embêtant c’est qu’il faut tout le temps saluer. A part ça, on ne se foule rien. Hier nous avons eu une revue individuelle par le colonel commandant la 1/68eme à Périgueux et dont dépend notre batterie. Nous étions dans une tenue impeccable avec même les gants et notre nouvelle tenue d’artilleur que nous avons perçu à Souge. Le malheur c’est que nous avons dû attendre plus d’une heure sous la pluie battante l’arrivée de ce haut personnage et lorsqu’il du annoncé il fut décidé que la revue s’effectuerait en chambre (toujours militaire).

Je voudrai bien voir la photo que tu possèdes de notre camp. C’est sûr que si c’est une vue des bâtiments des officiers ou des mess, elle doit être splendide. Je la reconnaitrai toujours même c’est notre ‘cité Anna’.

C’est avec beaucoup de joie que j’apprends que tu as coulé de beaux jours à Toulouse. Pour toi aussi petite Yvette, les jours de repos sont rares et lorsque quelques instants de liberté se présentent, tu as bien raison d’en profiter.

Je vois qu’avec Maurice, le mariage est vite décidé. Tu sais Yvette, des fois on réussit en faisant vite, mais je suis de ton avis et je crois que c’est une chose qui demande beaucoup de réflexion et de causerie avec celle qui un jour deviendra sa compagne pour toutes une vie car des caractères qui s’unissent sans à l’avance avoir essayé de se bien comprendre risquent de facilement se gripper. Et personnellement si je ressens aujourd’hui vers toi petite chérie toute la force d’un bel amour, c’est parce qu’il a grandi fortifié par une mutuelle compréhension, n’est-ce pas.

Reçois petite Yvette chérie mes plus affectueuses pensées et mon plus cher souvenir

Charles

Nous avons le dimanche messe à 10 heures