Vitailles, 13 janvier 1947

Mon petit Charlou

Vraiment je crois que dans les PTT en 1947, il ont envie d’en mettre un coup. Je ne croyais pas avoir une lettre avant mercredi ou jeudi.

Me voici arrivée au bout du courrier du nouvel an, lequel était beaucoup trop volumineux pour quelqu’un qui rentrait de vacances; J’ai eu drôlement raison de faire grève à Toulouse. J’ai toujours profité de ce temps. Mais en rentrant, pardon, il a même fallu que je réponde aux lettres de mes grands parents. Tous les soirs de la semaine j’ai écrit. Enfin maintenant c’est fini jusqu’à l’an prochain.

Te  décrire mes vacances serait un peu long. Ce qui m’a le plus frappé c’est le Capitole, le monument aux morts qui est fait sur le modèle de l’arc de triomphe à Paris, le magnifique jardin des plantes, ensuite la piscine qui est très grande et d’un art très moderne.

Je connais maintenant un peu Toulouse et je préfère Toulouse à Bordeaux. C’est beaucoup plus coquet et puis on se trouve de suite chez soi.

Nous sommes allés plusieurs fois au cinéma. Nous avons vu les chouans, symphonie pastorale, un revenant et la colère des dieux. Ils sont pas mal mais la morale n’est en général pas dans le film. Il faut en général savoir la tirer soi-même. Je suis rentrée tout à fait satisfaite de mon séjour dans la ville rose. Je m’étais très vite habituée à la vie des champs. Je puis te dire que tu as une soeur qui aime à lire. Le matin du nouvel an, je me réveille à quatre heure, elle était en train de lire. Vraiment, c’est une passion pour elle. Je conseille à ta mère de lui faire passer cette habitude.

Je constate que vos veillées ne sont pas trop monotones. D’ailleurs sur le nombre, il doit toujours y en avoir pour faire rire les autres. Je crois deviner que tu n’es pas le dernier.

Cette semaine dernière, j’étais allée à la maison d’en haut chercher je ne sais quoi. J’ai eu la curiosité de regarder où tu avais écrit ton nom. Et à côté j’ai trouvé un petit morceau de papier qui contenait les souvenirs du 13.10.46 de Charles Pontreau. Je n’avais pas eu l’idée d’y regarder après ton départ car je t’assure qu’à ce moment là, tu ne me préoccupais guère car je ne t’aimais pas encre. Je me serais même moquée de tes vers car encore je ne suis pas très sentimentale et à ce moment là encore moins. A moi, il me faut du temps pour arriver à m’attacher vraiment à quelqu’un. Maintenant je crois avoir trouvé l’âme soeur de la mienne, qui est celle de mon petit Charlou.

Je ne sais le temps qu’il faut au camp de Souge mais ici c’est un temps de canards. De la pluie sans cesse. Bientôt nous pourrons nous promener en barque dans les prairies. Plus besoin d’aller au bord du Lot. Je t’assure, je n’ai pas de chance. Lorsqu’on m’a offert mon kodak, j’ai pensé pouvoir prendre des photos pour t’en envoyer, depuis le temps que tu m’en réclames. Mais encore pas de rayon de soleil pour en prendre une seule. C’est la guigne.

Je vais te quitter pour ce soir mon petit Lou, en t’envoyant mes plus chères pensées.

Ta petite Yvette, toujours près de toi par la pensée.