Vitailles 18 janvier 1947
Mon Cher petit Charlou
Moi ce n’est pas au son de la clarinette que je t’écris mais c’est sous la douce lumière de ma lampe de chevet. La lumière est tamisée par un abat jour rose dans ma chambre. Je suis obligée de voir la vie rose. Les murs sont roses, le lustre est rose, la lampe de chevet aussi. En plus de tout ça, je vois toute une vie en rose, encore plus belle que la peinture, en pensant à mon petit Charlou. Comme la vie est drôle. Lorsque j’ai connu Lily et qu’en suite je t’ai connu, je n’aurais jamais pensé qu’un jour je t’aimerai. Dieu fait bien chaque chose et met un but à chaque chose. Sachons le remercier, nous qui avons le grand bonheur de le connaître, de l’aimer, de le servir.
Cette semaine, la pluie nous a quitté et a fait place à ce cher soleil que parfois nous maudissons lorsqu’ils nous chauffe un peu trop. Mais cette semaine, il a accompli sa besogne à merveille. On se croit au printemps. Déjà le matin, les oiseaux chantent. La nature toute entière semble revivre.
Oh ! qu’il fait bon vivre à la campagne, profiter de l’air pur, du soleil, de ses magnifiques paysages, chaque jour nouveaux. Quels privilégiés que nous sommes à côté de nos frères des villes, toujours enfermés à l’usine ou au bureau, où juste ils aperçoivent le jour derrière les vitres. Ils sont comme l’oiseau en cage. Malgré la rudeur du travail des champs, je ne changerai jamais pour l’atelier, j’aime trop ma liberté ! Et toi aussi mon petit Charlou, tu es de mon avis.
Jeudi, j’ai reçu une lettre en rentrant de vacances. Je lui avais écrit en lui demandant ses impressions sur son voyage et son séjour. Elle est très contente. Je crois qu’elle ne dormait pas trop car elle me dit qu’elle a rattrapé son temps. Au Pin, les nuits sont plus calmes, mêmes qu’au camp de Souge car vous avouerez que je serais absolument de mauvaise humeur moi, qu’à minuit on me réveillait pour aller faire une marche d’une dizaine de kilomètres. Ils ne sont pas une peu sonnés vos chefs ? Je crois !
Ici, toujours la même vie. Les garçons viennent de charger l’allée, elle est impraticable.
Yves est de plus en plus agité depuis qu’il sait que Maurice se marie. Il lui est toujours après. Heureusement qu’il prend tout en rigolade. Un soir je lui dis « moi je ne voudrais jamais me marier sans connaître mieux que ça mon fiancé ». J’irais plus souvent et plus longtemps, voila sa réponse. « vous étiez à trente kilomètres, vous vous voyiez jamais, je vous ai vu qu’une fois ensemble, alors t’as pas besoin de parler ». Oh mais je me suis rebiffée. J’ai répondu dans cinq mois je ne me marierai pas, c’est tout à fait différent. On s’amuse toujours, on le fait marcher, mais il est toujours de bonne humeur, alors on s’en paye.
Je te quitte mon petit Lou
Reçois de ta petite Yvette qui t’aime ses affectueuses pensées
Yvette