Camp de Souge 21.1.47
Ma Petite Yvette Chérie
Après deux jours de convalescence il faut reprendre l’exercice; tant qu’à faire, j’aurais tant aimé ne pas l’abandonner. Vendredi matin nous avons reçu la 2ème piqûre, deux fois plus forte que la première et dans l’épaule droite; je t’assure que si la piqûre n’est pas insupportable, bien que quelques uns tombent dans les pommes, elle rappelle son existence pendant de mauvais moments et vendredi soir dans la chambrée, on aurait cru se trouver dans une clinique d’agonisants; pour ma part, je comprenais que je ne neutralisais pas le sérum en me plaignant et, paralysé dans le creux du matelas, j’attendais la fin de la vague de fièvre. Trois des camarades déliraient et dans leurs envols douloureux, le pauvre infirmier n’avait pas la meilleure place et il lui était déjà attribué tout un tas de petits noms d’oiseaux. La dose était forte avant qu’elle ait filtré dans le sang, elle avait presque entièrement ankylosée tout le dos. Et encore aujourd’hui on en ressent les bribes. Avec le sport ce sera vite dissipé. Depuis lundi tous les matins, déjà éducation physique en short et en chemise, manches retroussées; si tu savais comme c’est amusant, allongé sur le dos, sur le sol gelé, en train de faire des mouvements de physique, que veux tu ma petite Yvette, celui qui peut résister en revient inaltérable, mais celui qui est trop faible, il s’en accroche pour sa vie (pour moi je veux rester parmi les forts).
Aujourd’hui, nous avons eu le grand concours des pièces que nous préparions depuis notre arrivée, employant tous nos loisirs à la remise à neuf parfaite de notre « cité Anna ». Les derniers jours, nous avions même passé, pour la repeindre, des nuits entières, nous relayant par équipe toutes les heures. Enfin, au classement, nous décrochons le 4eme prix /12. Quel honneur. Si tu voyais notre chambrée maintenant, c’est une vraie merveille. Te la décrire serait long et j’attendrai pour cela d’être près de toi et tu verras si avec un ensemble de peintres, dessinateurs, menuisiers, forgerons, électriciens, maçons et dégourdis, on n’arrive pas à faire quelque chose.
Passons, je souris petite chérie de tes suggestions sur le pro-mariage éclair de Maurice, avec toi, je partage ton avis, il est évident qu’une plus profonde connaissance de celui ou celle qui commence de faire palpiter son petit cœur fera épanouir, lorsque ce petit cœur parlera, cette fleur d’amour pour toute une vie. Oui, Chérie, peut-être même ceux qui nous entourent peuvent ignorer l’intimité de nos relations et prétendre que l’un pour l’autre nous sommes inconnus; mais moi je suis certain que cette petite brune, aux doux yeux d’ébène, qui dans la sérénité de beaux soirs, comme moi laisse s’envoler ses pensées vers un bel idéal Chrétien, n’a plus dans son cœur un seul recoin d’ombre, d’ailleurs tant de lettres échangées ne sont elles pas le reflet de cette âme qui demain pèsera tous les gestes réciproques.
Oh ! ma chère petite Yvette, cette étoile qui éclaire nos jours, brille aussi dans nos cœurs et grandira leurs mérites chaque fois qu’ils souffriront dans leur amour.
Les plus tendres pensées de ton Charlou qui t’aime