Vitailles, 23 janvier 1947
Mon cher petit Charles
Si à tous ceux que tu écris, tu as aussitôt une réponse, tu dois être débordé de nouvelles car maintenant les PTT se débrouillent drôlement.
Mon pauvre Charlou, je vous plains si demain matin vous allez faire de la culture physique. Vous allez vous geler. Je crois que les chefs de la nouvelle armée ont une petite bête qui a les pattes en l’air dans la cervelle, à la formation pré-militaire. Ils ont le même costume que vous. Yves prétend qu’ils n’ont pas froids. Tant mieux pour eux. L’armée française se remonte en vitesse. La classe 49 va commencer la préparation prémilitaire en avril, la 50 en octobre. Yves nous fait drôlement rire en nous disant : « vous allez voir quand nous aurons la 49 et la 50 avec nous. Nous allons leur faire tirer la langue nous qui sommes en (?). « Ça va, lui ai-je répondu, méfie toi des 49 en caserne. Je t’assure qu’il lui tarde de partir.
Lundi et mardi, j’étais chez ma tante pour lui aider à la cuisine du cochon quand mardi matin nous avons été réveillés par le clairon, chose rare car nous sommes assez loin des casernes. C’est le conseil de révision de la 48. Ils étaient environ 70 à 50 dans le canton pour la circonstance. Lauzun était mouvementé. Je ne sais pas ce que vous avez fait à Saint Livrade mais à Lauzun, ils n’ont réussi qu’à faire des dégâts. Pourtant ils étaient drôlement forts, leurs boutonnières ornées de magnifiques nœuds tricolores « ce qu’ils sont orgueilleux les jeunes gens à vingt ans à peine. Les jeunes filles ne sont pas aussi folles je pense, bien du moins à Lauzun ?
Mon petit Charlou n’a pas encore bien en tête son Yvette. Je suis brune aux yeux d’ébène peut-être mais pas aux doux yeux. J’ai au contraire les yeux très vifs ce qui rend bien mon caractère malgré que je veuille le cacher, dans mon regard, on le devine. Encore, tu ne connais pas beaucoup mon caractère. Tu peux en dire autant de moi, car bien que je sois allée plusieurs fois chez toi, je ne faisais pas très attention à ton caractère.
Lorsque tu viendras en permission mon petit Charlou, tu t’arrangeras pour venir passer les dimanches à la maison puisque rien qu’en permission tu ne seras pas obligé d’être toujours à l’heure au travail. Tu repartiras le lundi, on ne te gardera pas chez toi, je pense. Tu auras toute la semaine pour rester avec tes parents, alors ils sacrifieront le dimanche.
Je vais te quitter pour ce soir, espérant que lorsque tu recevras ma lettre, tu seras complètement remis de ta piqûre. Je sais ce que sont les piqûres car j’en ai ramassé une distribution, soignée vingt quatre de 10 centimètres cube chacune. Je criais drôlement du calcium et de l’eau de mer, ça brûle drôlement et on est complètement paralysé. Aussi, quand on me parle de piqûre, j’en tremble pour celui qui les reçoit. Je ne voulais même pas voir une aiguille. Et dire que j’ai dû prendre mon courage à deux mains pour en faire à une personne réfugiée chez nous qui ne pouvait être sauvée que grâce à des piqûres. Les religieuses ne pouvaient pas venir. Te dire que pour moi c’était un sacrifice n’est rien. Il aurait fallu me voir avant, il parait que j’étais plus pâle que la malade. Pas trop courageuse dans ce métier
Adieu mon petit Charlou chéri
Ta petite Yvette qui t’aime