Camp de Souge 27.1.47
Ma petite Yvette Chérie
J’écrivais, si j’ai encore bonne mémoire, à mon retour d’une session jaciste à Latanée, en décembre 45 : « quand on a vingt ans, on a plus ou moins chaud, mais on n’a jamais froid ». J’ai beau par moment me le répéter, je remarque que la maxime n’est pas toujours juste et que par moment, il fait froid; il est évident qu’ayant nos classes à faire en plein hiver, il faudrait en rabattre; je t’assure que par ce temps les heures de sport en schort et les maniements d’armes sont particulièrement pénibles, les mains refusent de se crisper sur les fusils et on claque des dents. Heureusement, et c’est là notre consolation, chaque instant passé voit s’abréger les mauvais jours et se rapprocher le printemps.
Dis donc, ma petite Yvette, bien qu’encore il est des énigmes de ton caractère que je n’ai pu dévoiler, pour moi tu n’est plus cette petite inconnue d’une rêve et si j’ai remarqué cette flamme qui luit, en venant rappeler la descendance des Désissard, dans tes yeux, j’ai été aussi troublé par cette tendre candeur de ton regard qui m’allait tout droit au coeur venant éveiller mes plus chers sentiments et lorsque je parle du doux regard de celle que j’aime, c’est parce que l’expression de ces yeux je n’ai déjà volée.
Oh ! Chérie, peut être encore nous pouvons nous ignorer, mon caractère peut être encore inconnu (je ne le connais pas moi-même) mais déjà nos pensées ont vibré ensemble vers un même idéal, un jour je te retrouverai, ce ne sera plus un jour comme ceux qui jadis s’écoulèrent pendant nos inoubliables causeries, je ne serai plus le jeune Charles du Pin; ce nouveau costume et cette nouvelle vie m’auront sans doute métamorphosé; mais mon petit coeur et mes pensées n’auront qu’un élan vers celle qui avec moi promettra de fonder un jour ce foyer qui verra s’épanouir ce doux bonheur réciproque que nous offrirons au Divin Maitre qui lui seul est la source.
Une nouvelle. Tu sais ma petite Yvette, lors de notre incorporation à Bordeaux, nous avions passé toute une série de tests pour faire un tri parmi les nouvelles recrues; nous avons seulement connu les résultats il y a une quinzaine. J’avais remarqué qu’en verbal, en consigne et en lecture du son, j’avais d’excellentes notes et ces jours ci j’ai été désigné pour suivre le peloton des transmissions, nous sommes une quarantaine à la Batterie et tous les jours de 1h1/4 à 3h1/2 leçon de morse, c’est très bien tu sais; surtout pendant l’instruction des spécialistes, les camarades font toutes les corvées et l’autre jour nous sommes partis avec les auto-chenilles, tous les transmetteurs avec les /officiers faire les tirs au canon, ça change un peu; d’ici quelques temps nous allons commencer nos rôles de radiotélégraphistes en manoeuvre sur les chars d’assaut.
Je t’assure je préfère bien mieux suivre le peloton des transmissions que celui des cadres car pour les élèves gradés c’est autre chose et les brigadiers ne sont pas bien peinards. Pour eux c’est toujours les classes qui recommencent et par ces beaux temps alors que les sous officiers sont bien vêtus pour ordonner, eux aussi font la gymnastique en tenue ultra légère et ils seront démobilisés quand on n’aura plus besoin d’eux.
Je souris de l’impatience de Yves pour sa future existence de trouphion, je crois que lui aussi quand il y aura gouté, il en sera vite repu. Il faut y être pour s’en rendre compte, je te raconterai toutes mes impressions et mes aventures et celles des camarades; ce n’est pas toujours drôle.
Reçois Petite Yvette chérie de ton Charlou qui t’aime ses plus chères pensées.
Toujours près de toi dans tes prières
Adieu Mon petit Amour
Charlou