Camp de Souge
06.02.47
Ma Petite Yvette Chérie,
Malgré le temps maussade avec son interminable pluie, tes lettres toutes embaumées d’un suave parfum que je ne saurai décrire, viennent toujours m’apporter cet immense bonheur d’avoir les pensées de ma petite Yvette et je ne serai sûrement pas offusqué de recevoir des nouvelles très rapprochées. Il est vrai que pour écrire il faut avoir quelque chose à dire, mais entre nous une conversation ne s’arrête pas dans le cadre d’une feuille de papier et plus que les mots qu’elle peut contenir, les innombrables sentiments de nos coeurs tout palpitant d’Amour seront à chaque missive plus chers et plus vivants.
Bien que tu sais, je serai le premier à critiquer celui qui arrive à envoyer à la petite amie deux ou trois lettres par jour ou même une journalière. Maintenant tu sais, Petite Chérie, moi pour qui chaque jour nouveau entre dans une nouvelle phase, je ne serai jamais pris au dépourvu pour t’apprendre des nouvelles.
Aujourd’hui je suis encore fonctionnaire. J’ai été officiellement désigné centraliste quand la section est de jour, avec un camarade de la pièce; nous sommes tout à fait bien ici et pendant ce temps nous échappons aux manoeuvres du combattant. Ca ne me dit rien de ramper pendant des heures sous la pluie, sur la terre détrempée ou dans l’herbe humide, surtout que sur ce point ils n’ont rien à m’apprendre. Je t’assure que si un mystérieux spectateur pouvait suivre nos manoeuvres pendant l’instruction tactique, il en serait vraiment épaté de voir tous ces soldats casqués et le fusil à la main se dissimuler et bondir. L’esprit guerrier persiste chez les Français. Il est vrai que si c’était pour de bon, certains perdraient de la hardiesse.
Comme ce matin entre les appels téléphoniques, le temps paraissait long, je parcourais une brochure, un almanach qui avait apparu dans la pièce et qui depuis une semaine s’arrachait de mains en mains, quelque chose de rare « lire à deux », un livre que l’auteur semblait avoir réservé pour les couples d’amoureux ‘quelque chose d’épouvantable’ tant sa lecture que ses clichés. Je suis bien sûr que le joyeux couple qui partirait en promenade avec des idées folles plein la tête, en serait vite victime.
Voilà petite chérie comment à tous ces jeunes épris de plaisir, on éveille dans les façons les plus odieuses, les instincts sexuels, l’égoïsme de l’amour passionné, de la prostitution; pour ma part, pas plus les phrases crues des trouphions que leurs obscènes lectures ne pourraient m’étonner pour la bonne raison qu’ils n’ont rien à m’apprendre. J’ai même cru considéré que certains qui se croyaient très savants n’en savaient pas encore si long que moi. Je ne suis pas plus fort que les autres, j’ai été moi aussi un petit ignorant, c’est par la lecture que j’ai appris, les livres que j’ai lu n’étaient pas toujours bons à lire pour mon âge, mais grâce à cette grande force, la Vérité Spirituelle est parfois de souffrir en découvrant l’erreur, j’ai vécu ces heures fiévreuses où s’éveille le mal et découvert la splendeur et le bonheur qui existait dans la sincérité d’un bel amour et si aujourd’hui je sens grandir l’immense bonheur d’aimer, c’est parce que même aux heures sombres de ma vie, j’ai toujours cru qu’un jour je te découvrirai, que je t’aimerai de cet amour qui unit les coeurs même dans la souffrance; où on est heureux de souffrir pour qu’un jour rien ne manque au bonheur qui auréolera le petit nid que nous avons bâti.
Adieu pour ce soir ma petite Yvette chérie, il est à toi mon petit coeur
Ton Charlou qui t’aime
P.S. Tu n’as trouvé que ces simples détails sur la photo, moi je la trouve affreuse mais pour le prix je n’ai rien à dire, dans quelques jours je te montrerai des photos avec le casque. Présentez… Armes!
Quant à mes sentiments, personne à part ma petite Yvette ne les connaît (les garçons c’est assez sectaires)