Camp de Souge

17.02.47

Ma Petite Yvette Chérie,

Ce soir , c’est du poste de garde que je t’écris; là dans la petite pièce aux fenêtres mal clauses, les quatre veilleurs attendent leur tour pour aller monter la garde; pour ma part mes heures de garde étant de 1 à 3 et de 5 à 7, je peux bien compter passer la nuit blanche.

Samedi, nous avons reçu la 3ème piqûre; bien que la dose soit égale à la précédente, cette dernière m’a moins secoué; l’épaule est encore aujourd’hui douloureuse mais depuis hier, la fièvre est tombée; oh tu sais ces piqûres sont assez désagréables, ce puissant sérum anti-diphtérique et typhoïde provoquent une forte réaction pour se mêler au sang, quant à la piqûre elle-même, pour les faibles, des syncopes. Elle est radicale, le procédé suffit. La piqûre en série: dans la salle d’opération, une dizaine de soldats torse nu s’alignent sur un banc, le Major humecte avec un tampon teinture iodée l’épaule de chaque patient. Ensuite, à chacun il enfonce une aiguille de 5cm dans la chair (pas un mm de moins) et quand la dernière est placée, avec une seringue qui contient 4 ou 5 doses, il n’a plus qu’à l’adapter à la tête de l’aiguille de chacun qu’il retire ensuite après l’opération. De ce fait, nous gardons facilement pendant une minute cette maudite épingle. Franchement, la façon de faire est sûrement plus impressionnante que la piqûre car tu sais on la supporte bien et ceux qui se sont évanouis, c’est de peur.

Je t’ai raconté sur une précédente missive une veillée qu’avaient lancée les dégourdis de la 9ème, ce qui avait enchanté même le capitaine. Voilà que mardi dernier, nous avons été sollicité d’en refaire une autre et cette fois le lieutenant adjoint au capitaine, le lieutenant chef de groupe, le maréchal de logis chef et notre brigadier chef étaient nos hôtes au repas du soir et à la veillée, quel honneur pour nous, les autres pièces en étaient stupéfiées; après un repas très simple mais d’une originale présentation, ce fut au tour de chacun de divertir l’auditoire; tu sais, de la Somme au Morbihan, de la Lorraine au Pays basque, on en connaît des chansons et des blagues; ensuite, de la veillée sur l’approbation de quelques uns, pour changer le rythme, il fut décidé de porter la conversation sur « quel est ton métier? Qu’en penses-tu? Avantages? Inconvénients? » Je fut désigné porte-parole des agriculteurs et j’entamais la causerie; oh! tu sais, petite Chérie, bien que tu reprocheras mon brin de vanité, il est des jours où je trouve mon vocabulaire réduit mais je t’assure que ce soir-là, je n’avais pas besoin de souffleur. Il est vrai que quand c’est le coeur et l’âme qui parlent, les mots se trouvent sans se chercher; et après une causerie de dix bonnes minutes, je terminais « vous ne pouvez comprendre le bonheur de sentir vibrer en soi, une âme paysanne. Aujourd’hui, le devoir m’appelle sous les drapeaux mais demain que m’importeront les tâches ou le labeur, c’est paysan que je demeurerai. »

Voilà que je suis en dernière page et je n’ai pourtant pas raconté grand chose, toi aussi, ma petite Yvette chérie, une quantité innombrable de nouveaux tableaux venus bercer tes pensées et tu auras sans doute beaucoup à me raconter quand je te verrai, j’espère bien que tu es revenue toute émerveillée et du soleil plein le coeur de ton voyage, de tout coeur, je te l’ai souhaité; je suis si heureux de penser que tu passes quelques jours de bonheur, toi qui as vu tant de nuages assombrir des années adolescentes.

Il est prêt de dix heures, je vais essayer de sommeiller un peu; à une heure, bien au chaud sous mon casque et ma capote, le revolver au ceinturon, la mitraillette au bras, les yeux scrutant les alentours, je deviendrai la redoutable sentinelle, gare aux malandrins.

Tout seul dans la nuit, je t’enverrai mes plus tendres pensées sentant contre mon coeur cette messagère qui comme l’hirondelle, demain, s’envolera vers les horizons de Vitailles.

Adieu encore mon petit Amour

Ton Charlou qui t’aime

Comme j’ai une photo en plein exercice, c’est tout heureux que je te l’envoie. Elle n’est sûrement pas belle mais pense que la prochaine sera mieux et j’espère lorsque j’irai en perm en avoir une collection à te montrer et avec des engins qui feraient concurrence au matériel d’Yves (mais qu’il se rassure, ils ne font malheureusement pas d’aussi bon travail).

Une bonne nouvelle. A la fin des classes instruction, nous quittons Souge pour Périgueux, l’Algérie ou l’Indochine. Ce dernier ne me sourit pas tant, penser que lorsque je voudrai me sentir plus près de toi, je devrais regarder en bas, et comment pourrais-tu me reconnaître si au retour, il me manquait la tête (tu sais, je suis toujours le même), aussi comme notre régiment fait partie du groupe intervention de l’ONU, les américains auront besoin de nous avant les chinois. Nous partirons en sens inverse; tu me souhaites bien bon voyage pourvu que je revienne.

Aujourd’hui, un petit colis de maman est venu m’offrir un bon carnaval pour demain; je suis gâté.

Toujours à toi

Charlou

PS: sur les adresses, inutile de mettre Gp C, il est fondu