Vitailles, 19 février 1947
Mon petit Charlou chéri
Ce soir il faut faire cesser les vacances il y a huit jours. Chaque chose en son temps mais on se lasse vite de rester à ne rien faire. Nous avons passé une semaine de vacances dans les basses Pyrénées pas aussi bonne que nous pensions car la pluie nous a suivis même à quelques kilomètres de la frontière espagnole. Mais là, il ne fait pas froid, les arbres fruitiers ont les bourgeons bien gonflés même déjà quelques fleurs sont écloses. Les récoltes sont en avance d’un mois et demi sur nous.
Je ne vais pas te raconter mon voyage et mon séjour à la montagne, il faudrait plusieurs feuilles, et même tu ne saurais pas tout. Mais mon désespoir c’est de ne pas avoir pu prendre des photos de la montagne.
Tu peux être rassuré, je ne suis pas rentré avec la vocation religieuse car j’étais un peu refroidie par la rudesse de la vie religieuse, surtout chez les bénédictines qui sont cloitrées. Ma foi, cette vie n’a rien de bien attrayant, moi je ne me l’imaginais pas ainsi ! Pour quelqu’un comme moi, il vaut encore mieux une vocation plus douce car dit-on plus on serre l’anguille plus elle s’enfuit. Alors je ferais une mauvaise religieuse.
Maintenant nous voila tranquilles pour vos piqures. Mais attention mon petit Lou. Si vous partez en Indochine, ce que je ne souhaite pas du tout, il parait que les soldats qui partent dans ce pays reçoivent une série de 21 piqures contre les fièvres paludéennes. Même en Algérie, c’est passable. Mais comme ordre et contre-ordre se succèdent assez vite, ne désespère pas de rester à Souge.
Je constate que vous passez de bons moments, même à la caserne, il doit toujours y avoir quelques pantins pour faire rire les autres. A Bayonne il y a des soldats en quantité, partout où on passe, on en rencontre. Ils portent un béret, c’est aussi bien que le calot tu sais. Les casernes ne sont pas belles mais il y a une chose très pratique, ils n’ont qu’à traverser la route pour un bain dans l’Adour. C’est encore quelque chose de bon.
Je vais te quitter pour ce soir mon petit Lou chéri. Il faut encore que je prenne un bol de tisane car je tiens un rhume, quelque chose de soigné. L’air de la montagne ne l’a pas fait disparaitre.
Adieu mon Charlou; reçois de ta petite Yvette ses plus douces pensées.