Camp de Souge
Le 22 février 1947
Ma Petite Yvette chérie,
Si toi tu trouvais qu’une période de huit jours de vacance était déjà longue, qu’est-ce que moi je pourrais dire et encore je n’en suis qu’au début, heureusement que parmi ce temps que je coule, sans trop me forcer, il est des vacances que je vois chaque jour s’approcher avec un petit sourire au coeur; elle est peut-être encore loin ma perme de détente; mais chaque soir, elle est plus proche d’un jour. Je pense encore à une suggestion lue sur une de tes lettres alors que j’étais encore civil « il n’y aura pas un mois que tu seras parti que déjà tu parleras de perm ». Il est évident, c’est tellement naturel et c’est la même pensée de tous mes camarades soldats. Vois-tu ma petite Yvette, même ce grand gars de vingt ans, qui avec un air d’insouciance, a embrassé une dernière fois les siens, puis indifférent a quitté ses amis, son petit terroir, ses occupations de chaque jour, tu ne pourrais croire quel revirement lui provoque cet énorme changement de vie et dans la monotonie de ces jours où la discipline de fer a enlevé toute liberté, il lui sera si doux de penser aux instants où enfin il pourra recouvrir sa liberté dans le cher petit pays où demeure toujours la véritable affection; il faut y être passé pour bien le comprendre et si je t’assure pour moi la rigueur du service n’a pas la moindre ébranler ma bonne humeur, il est des moments où plus fortement je sens s’ébattre mon coeur en évoquant tous mes plus chers souvenirs; l’autre jour, nous avions reçu une piqûre assez mauvaise, certains déliraient et si pour ma part je n’étais pas des plus malades, tu ne pourrais croire avec quelle émotion j’entendais mon voisin de lit enveloppé d’une mauvaise fièvre, dans un sanglot, appeler sa maman. Pour un soldat, penseras-tu quelle omelette. Là encore je serais de ton avis car pour nous qui croyons, petite Chérie, il ne demeure qu’un mot d’ordre même si c’est le coeur qui souffre, il faut vaincre.
Hier nous avons eu la visite du colonel commandant le GB1 du 68ème RA. Il est venu se rendre compte, à quel point en étaient nos classes, il a été satisfait; de ce fait, je crois bien que la fin de la période instruction du combattant approche, ensuite, nous serons des « Anciens ». Où se déroulera la 2ème période, nous ignorons, peut-être à Souge, nous avons les canons et les chars sans oublier auto-chenilles, GMC et tout le reste, quant au matériel radio, il ne manque pas.
Dis ma petite Yvette, tu avais l’air de flatter la caserne de Bayonne avec sa facilité de se baigner, n’oublie pas qu’ici nous avons douches deux fois par semaine et la piscine l’été (au fait de quoi pourrions-nous nous plaindre?). (De la tenue peut-être?) Obligation de se raser tous les 2 jours, changer de treillis toutes les semaines, revue de propreté tous les samedis, je te promets que les délinquants n’aiment pas se faire réprimander deux fois (ça coûte cher), pour ma part, je m’en suis toujours sorti.
Adieu ma petite Yvette chérie. Reçois de ton Charlou qui t’aime ses plus tendres pensées. Que pourrait bien m’importer les infortunes de ma vie tant que ton doux souvenir fera palpiter mon petit coeur.