Ce dimanche 23 février 1947

Comme ma lettre n’est pas cachetée, je vais en profiter pour venir passer encore quelques instants auprès de ma chère petite Amie; Quel bonheur pour moi de m’isoler à ma table et dans cette oisiveté que nous apporte ce jour dominical, laisser s’envoler mes pensées au fil de mes sentiments.

Dimanche! Où sont-ils ces dimanches tant attendus dans la joie de retrouver les camarades, de tourner dans le splendide casino Tivoli, au rythme d’un orchestre endiablé, une valse folle; tous ces instants ont fui. Soldat je suis devenu et pour ma part , tout se métamorphose à mon avantage car des petits bonheurs, j’en découvrirai toujours; ne serait-ce que ce bonheur de vivre, se sentir heureux parce qu’on est content de soi; parce que chaque minute de ces jours a été bien employée dans le but de servir, d’être bon: c’est si simple d’aimer, de sourire à la vie. Alors que pour moi tous ces divertissements futiles ont disparu, je t’assure petite Yvette chérie, que je n’en souffre pas du tout. Voici en deux mots à peu près, mon emploi du temps du dimanche, qui ne diffère guère. Le dimanche matin, quand le lever n’est pas obligatoire à 7h, seulement les hommes de jus se lèvent à l’heure, et tous les camarades ont le café et le petit déjeuner au lit, ensuite comme ce n’est pas une bonne habitude de somnoler; debout, un brun de toilette, un coup de fer pour rectifier le pli du pantalon ou la cravate un peu froissée et je m’habille en tenue pour me rendre à la petite chapelle; au retour, on retrouve bien, parmi les dragons ou les biffins quelques gars du Lot-et-Garonne pour échanger quelques bons souvenirs du pays. Sur ce point, tu ne pourrais croire quelle joie de pouvoir parler d’un petit village, d’une personne connue, l’autre jour, figure-toi, parmi un groupe de dragons, j’en entendais causer un avec un accent particulier, sans hésiter je lui demandais d’où il était. C’était un gars du lot-et-Garonne, de Castillonnès; inutile de te dire que cinq minutes après, j’étais son meilleur ami et nous avons ramené la conversation sur les environs. J’appris qu’il habitait à quatre km de Lauzun, ville qu’il connaissait particulièrement et dont aucune jeune fille n’était inconnue du moins de vue. Il me dit même qu’il connaissait l’entrepreneur de battage, un jeune homme qui se nommait Fontanille; je ne crois pas que vous le connaissiez. Garrigues, ce nom vous est-il inconnu? Possible. Revenons à notre dimanche, ce doit être l’heure de la soupe, et comment employer l’après-midi; très simple, sur le poële rouge dans un seau, la lessive de la semaine est en train de purger et ensuite, armé de la brosse et d’un morceau de savon, au lavoir du camp, juste en face, on va laver les hardes en sifflotant une vieille chanson du pays et ce soir, après avoir mis tout à fait le courrier à jour, en rond autour du poele, de toutes nos forces nous chanterons. « La Marie- Suzon » ou « Adieu Adieu »

Tu vois ma petite Chérie, quels sont nos dimanches à l’armée sans oublier que parfois, le cinéma du camp nous offre la projection de films magnifiques tels que « Haut le Vent », film paysan 100%, ou encore « L’Eternel combat », avec tout l’héroïsme d’une jeune fille qui s’est promis de donner toute sa vie pour les malades. En un mot, quand on a un petit coeur qui bât, même dans la rigueur militaire, on peut y découvrir le sourire de la vie.

Encore adieu Chérie, à ma prochaine « édition ». Ton Charlou qui t’aime