Vitailles, 26 février 1947

Mon cher petit Lou

Tu sais je ne suis pas assez courageuse ce soir pour t’envoyer une édition comme la tienne, surtout qu’aujourd’hui, c’est émotions sur émotions. Aussi ce soir je n’ai même pas mangé, enfin tout est passé maintenant !

Depuis hier nous avons la neige puis épaisse je t’assure à certains endroits, il y en avait 33 centimètres. Aussi hier matin, après avoir fait chacun notre travail, nous sommes allés faire une bonne partie dans la neige; nous avons pris des photos, je pense qu’elles seront bien réussies. Jusqu’à maintenant j’ai de la chance, depuis le début je n’en ai pas manqué ! Il marche très bien mon appareil je suis contente, je t’assure si le cadeau de Yves est beaucoup plus gros que le mien je n’en suis pas jalouse.

J’ai constaté que mon petit Lou commence à avoir le mal du pays ainsi que ses camarades, je le comprends bien car si je n’ai pas été encasernée, j’étais en pension et là aussi on a le terrible mal de son pays car l’affection de son foyer n’existe plus. Là de vrais amis on n’en a guère et je sais qu’on en souffre. C’est pourquoi moi je suis restée très peu expressive, c’est encore avec toi que je le suis le plus ! Enfin rassures toi un peu, si monsieur le ministre de la guerre est aussi clément pour le deuxième contingent que pour le premier, vous n’en ferez pas trop puisque les soutiens de famille et les fils de familles nombreuses, au dessus de cinq enfants, seront rayés des cadres militaires à partir du six mars 1947.

Je crois que tu avais du temps de reste samedi et dimanche pour en mettre un journal comme celui là. Maurice qui s’exclame « tu en as de la chance toi ». Lui trouve celle de sa fiancée toujours trop courte ma foi. Tant pis pour eux s’ils ne savent pas quoi se dire à quelques mois de leur mariage.

Un peu plus je ne pouvais pas écrire dimanche, j’étais seule à la maison, j’ai dû faire manger les vaches et les chevaux en faisant descendre du foin de sur le grenier mal planché. J’ai passé une jambe par dessous, je me suis démis quelques nerfs dans le bras gauche et ça fait souffrir mais heureusement il ne me sert pas pour écrire.

Je joins à ma lettre une photo de mes vingt ans, pas belle mais je t’ai dit que tu pouvais critiquer car moi je ne me suis pas gênée pour mon petit Lou.

Adieu mon Lou chéri. Reçois de ta petite Yvette qui t’aime ses plus douces pensées.

Samedi j’ai reçu une lettre de ta mère qui me disait que tu te plaignais de ta coupe de cheveux; depuis le temps que tu l’as dit, ils doivent avoir repoussé. Quel petit orgueilleux mon petit Lou.