Vitailles, 14 mars 1947

Mon petit Lou chéri

Avec un peu de retard je viens faire un brin de causette avec mon petit Lou chéri. A la lecture de ta lettre j’ai eu un peu de peine mon Lou en pensant au bonheur trop tôt disparu. Vendredi dernier, je sautais de joie à la pensée de voir mon Lou le lendemain soir, maintenant chaque jour qui passe nous rapproche de la prochaine permission.

Lorsque je t’ai quitté lundi, je savais bien que mon Lou avait le coeur gros, moi aussi je t’assure, mais tu sais je suis assez volontaire et je crois ne pas te l’avoir trop montré; je voulais que tu emportes un dernier sourire de ta petite Yvette et non une tête toute triste. Sans détourner la tête, j’ai descendu l’allée, peut-être j’aurais rencontré ton regard, j’avais peur de n’être plus assez courageuse. Ah ces sacrifices, on est bien décidé d’en faire mais lorsqu’on est en face de l’obstacle, on voudrait déjà être de l’autre côté. Enfin nous voici au 15 mars, le temps passe assez vite et presque sans t’en apercevoir tu auras fait ton temps sous les drapeaux.

Dis mon Lou chéri, tu doutes encore de moi ? Tu crois qu’encore je ne t’aime pas sincèrement ? Comme ça me fait de la peine Lou.

Oh ! Si tu pouvais voir tout au fond de mon coeur, tu verrais que tu as la plus grande place car bien franchement je n’ai jamais aimé personne comme je t’aime, pas même mes parents car j’étais en pension à l’âge où l’on a tant besoin d’affection et les douces caresses d’une maman, je ne les connais pas ! C’est pourquoi je ne sais peut-être pas très bien aimer et surtout t’exprimer mon affection à ton égard. Je te demanderai d’être indulgent et même de m’aider à mieux t’aimer.

Te voila de nouveau redevenu militaire. Le camp de Souge ne doit pas avoir changé de place ni d’aspect; pour moi en regardant le petit souvenir que tu m’as rapporté, dans lequel j’ai placé une petite photo de toi et ensuite ciré après a l’avoir bien frotté, je ne suis pas arrivée à le faire lire à ce bois. Je me représente mon petit Lou avec tous ses camarades en train de raconter ce qu’il a fait en perme. Vous devez tous en avoir des choses à vous dire de cette première perme.

J’ai lu un morceau de la petite brochure que tu m’as laissée : elle est drôlement bien écrite. Si tous les jeunes pouvaient la parcourir, peut-être ils seraient un peu plus sérieux. Qu’ils sont donc bêtes de gaspiller les vies ainsi. Peut-être sont-ils plus à plaindre qu’à blâmer. S’ils avaient eu des parents consciencieux de leur devoir de père et mère ou des amis sincères, ils ne gâcheraient ainsi leur coeur.

Comme nous avons de la chance, nous qui avons le bonheur de connaître le vrai sens de la vie et de posséder des coeurs et des corps purs.

Tu sais Lou chéri, si nous avons le bonheur de voir grandir dans le foyer que nous rêvons ces chers petits enfants, lorsqu’ils auront l’âge de connaître d’où leur vient la vie et comment on doit se garder, nous ne resterons pas muets et nous les pas se débattre avec toute une foule d’idées qui leur viendront à l’esprit. Pour cela il faudra qu’ils aient une grande confiance en nous et je comprends maintenant pourquoi la tâche d’un père ou d’une mère est si difficile parfois; c’est pourquoi dans le temps qui nous est donné avant le mariage, nous ne prierons jamais assez l’esprit saint de nous donner ses grâces pour remplir nos futurs rôles de parents, vraiment chrétiens. Je te quitte mon Lou chérie.

Reçois de ta petite Yvette ses doux baisers et ses plus chères pensées

Ton Yvette chérie