Le Pin, 14 mars 1947

Ma petite Yvette chérie,

Ma permission commence à approcher de son déclin, aujourd’hui dernier jour, encore une nuit à dormir en famille et demain comme le juif errant, je reprendrai ma « baloche » et comme les hirondelles, je repartirai; où? à Souge d’abord, peut-être y ferais-je un assez long séjour, -j’en doute- les classes à pied étant terminées, il faut laisser la place pour les bleus car Souge est camp d’instruction du soldat.

Donc sûrement d’autres horizons au-delà de la ceinture de pins qui entoure le camp, risque de s’ouvrir à mes yeux. Que seront-ils pour moi: l’avenir me l’apprendra; de toutes façons, même à Souge c’est du nouveau qui se présentera pour nous, changement de programme et d’instruction avec peut-être, un faible relâchement de la discipline. J’ai l’impression que malgré cela, si nous avons moins d’occupations, nous risquons de trouver le temps interminable et les heures creuses vécues dans l’oisiveté amèneront peut-être un peu de langueur dans nos pensées. Mais nous penserons que chaque jour passé nous rapprochera du retour et de ceux qu’on aime et tu sais, je vais emporter un bon bagage de bonne humeur et j’essaierai de ne pas trouver le temps long et puis tes missives ne viendront-elles pas toujours m’apporter le doux souvenir de ma petite Chérie, et le reflet de son coeur?; elles seront pour moi ces messagères de bonheur et de joie, que je tâcherai de partager avec tous mes camarades. C’est si bon d’avoir un petit coeur qui aime. Oh! Ma petite Yvette, les heures passées ensemble s’envolent à tire d’aile et après quelques instants de bonheur il faut se séparer. Mais que serait donc pour nous ces bonheurs disparus pour valoir qu’on les pleure? Revivre le passé: n’est-ce pas rouvrir des cercueils pour revoir des trépas? Dans nos petits coeurs de chrétiens, il n’y a qu’un mot « vers un bel idéal ».

Comme j’ai ici les photos tirées dimanche, cela m’a valu de venir aussitôt faire un brun de causette avec toi, comme tu peux remarquer, il est vraiment dommage, qu’elle ne soient toutes réussies. Un conseil, surtout tant que la pellicule n’est pas entièrement passées, n’ouvre pas l’appareil sinon les photos déroulées seront ratées, tu sais elles ne sont pas brumeuses elles sont toute blanches. C’est égal, je ne sais si c’est ton appareil mais certaines sont magnifiques et je vais faire agrandir la photo où nous sommes tous les deux.

Adieu pour ce soir ma petite Chérie, de ton Charlou qui pense à toi et qui t’aime, reçois ses plus affectueux baisers.

PS: hier matin, j’ai semé vingt-cinq kilos de graines de trèfles et de luzerne et l’après-midi, les semis de tomates, ça aussi c’est encore de l’espoir et de la joie pour le semeur.