Camp de Souge, le 17 mars 1947
Ma petite Yvette chérie,
Adieu le calme serein du Pin, ce soir c’est de la chambrée bruyante que vers toi s’envolent mes pensées; la journée a été aujourd’hui, particulièrement bien occupée. Oh! Tu sais, chérie ce n’est pas mes bras qui ont peiné mais le travail du cerveau est parfois aussi pénible et c’est quinze derniers jours que nous avons à passer à Souge risquent d’être assez durs. Programme d’une journée: 6 1/2 réveil, 7 1/4 rassemblement de toute la batterie, 7 1/2 à 8 1/2 pour les radios leçon de morse. 8 1/2 à 9 1/2 études d’artillerie sur char, 9 1/2 à 11h études du poste radio émetteur-récepteur 508. 11 1/4 rassemblement et repas ensuite, 13 1/4 rassemblement, 13 1/2 à 14 1/2 maniement d’armes, 14 3/4 à 15 3/4 études conduite autos. 16h à 17h études du morse et pour terminer la journée sport jusqu’à 18h1/2; tu penses avec ça, il ne faut mêler les mégacycles ou les fréquences du 508 avec le compteur kilométrique ou la boîte à vitesse, enfin toujours un peu de volonté, on arrive; je tenterai bien de décrocher mon brevet de radiotélégraphiste et mon permis de conduire si je ne suis pas trop cloche.
Passons. Lorsque samedi je quittais Ste Livrade, je t’assure petite Chérie c’était avec moins de peine que ces instants où après t’avoir serrée une dernière fois contre mon coeur, je m’envolais du petit pays de Vitailles; mon coeur avait eu tant de joie de vivre tout près de sa petite Etoile que cett séparation venait y apporter son nombre. Oh! Chérie, il est si doux d’aimer, de sentir tout l’élan du petit coeur de celle qu’on chérie, de pouvoir étreindre sur sa poitrine celle qui dans la tristesse de certains soirs fut ce réconfort, cet intarissable source de courage. Oh! Pourrais-je me lasser de redire et d’entendre ces douces paroles « Je t’aime ». Combien ces mots peuvent être splendides quand c’est le coeur qui parle et que ces sentiments sont si bien partagés, quand déjà pour deux êtres s’ouvre une vie où déjà communie les pensées, les joies et les sacrifices. Oh! Petite Yvette bien-aimée, dans mon coeur tu fut cette fée tant attendue et malgré moi mes yeux se mouillaient quand je sentais s’évanouir ce petit brun d’espoir.
Oh! Inoubliable bonheur vécu quand je lisais sur cette missive: » c’est un foyer que je fonderai si tu veux, tu en seras le chef et tu auras ta petite alouette ». Oh! Aurais-je pu douter un seul instant de cet amour si franchement traduit par ce petit coeur qui s’éveillait au sourire d’une vie à deux, d’un foyer cimenté par une intarissable affection. Quelle infâme lâcheté pour ceux qui après avoir cueilli cette petite rose dans toute sa splendeur, ose en abuser et l’abandonne pour papillonner vers d’autres amourettes; Yvette chérie, ce n’est de moi que tu pourrais apprendre à aimer, cet amour de ton petit coeur, je l’ai tout découvert et je tâcherai d’en être digne.
Adieu ma petite Chérie, je n’aurai qu’un amour il sera tout pour toi.
Reçois bien-aimée toutes mes pensées et mes plus doux baisers.
Ton Charlou qui t’aime